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THE LIBRARY OF BROWN UNIVERSITY
THE GHURCH COLLECTION
The Bequest of
Colonel George Earl Church
1835-1910
VOYAGi:
AU CUMINÀ
OUVRAGES D'HENRI COIDREAU
\a l'iiANCi: KQnNOMAi.K. "J vol. iii-S et Atlas; Cli:ill.nnt'l, l'aris.
VocABULAiiiK MÉTHODIQUE flps laiigiifs Ouayaiui, Aparaï, (lyniiipi. Emciillon, 1 vol. in-S.
Maisonneuve, Paris. Chez nos Indiens, 1 fort vol. iii-8, carte et 9H oravures; Hachette, l'aris. Atlas dv Nord. Amazone, de Para à Cayenne, I .'.")() 0(111% I vol. in-folio, 18 cartes; Auteur. Voyage au Tapa'joz, 1 vol. in-'t, illustré de ,'7 vignettes et d'une carte; Laluire, Paris. Voyage au Xincû, 1 vol. in-i, illustré de (iS vignettes et d'une carte; Lahure, Paris. VoYAcr \i Tocantins-Ahaguava. 1 vol. in-i, illustré de S7 vignettes et d'une carie; l.aliure, Pai'is. Voyage a Itadoca et a l'Itacavuna, 1 vol. in-4, illustré de 7fi vignettes et de 40 cartes; Lahure,
Paris. Voyage entre Tocantins et Xingû, 1 vol. iii-'i, illustré de 7S vignettes et de 1,') cartes; l.ahure,
Paris. Voyage au VwiiiMiA, I vol. in-i, illustré de N7 vignettes et de 17 cartes; hahui'e, Paris.
OUVRAGE J)E 0. COUDREAU
Voyage w Thomret.vs. 1 vol. in-i, illustré de 08 vignettes et de 4 cartes; Lahure, Paris
iiS'M. — liii|.iiiri(iii- I.Mfiiii. III. • .!,• l'Iniriis, !l. Piil'is
O. COUDREAU
VOYAGE
AU CUMINÀ
20 Avril 1900 — 7 Septembre 1900
oiiviiAHE )i.i,i'srr,r nr es vKiNTTTrs rr m-: i (;ai;te nr nio «'mina
PARIS A. LAlilllîE, IMPRIMElill-KDITEllR
9. nuE riF. i'i,ErRr->, 9 1901
A' SFA EXCELLENCIA
IlluslrissiiDd Sciilior Duulor l'AES DE CAUVALIKI.
GoviTiiuilor d.j Eslu.lu du l'ur;i,
(JRATIUAÔ DE
U. COUDREAU.
Cette première page n'est ni une préface, ni une introduction. Je désire simplement dire, avant de commencer le récit de mou voyai^e au Cnminâ, pourquoi Je fais de l'exploration dans les forets \ ieri;es, dans l'intérieur désert de l'Etat de Para.
Si je suis explorateur, — ce mot ne supporte pas d'être féminisé, — ce n'est point par amour de la (iloire, la Gloire est une déesse Itien trop inconstante et encore plus aveugle que la Fortune, ce n'est point, me pardonne mon ami Elisée lleclus, pour l'amour de la Géographie : je crois que j'aimerai énormément la Géographie quand je u'en ferai plus.
Si je fais de l'exploration, c'est pour me permettre de ramener les restes de mon mari auprès de ses vieux parents, c'est pour qu'Henri Coudreau ne demeure pas éternellement sous luie terre étrangère bien qu'amie, c'est aussi pour terminer l'œuvre commencée depuis cinq ans, œuvi^e utile entre tontes puisqu'elle consiste surtout à faire connaître des contrées encore ignoiées par les masses.
Je crois d'ailleurs pouvoir mener à bien l'entreprise qu'on me confie car Henri Coudreau, dont j'ai l'honneur de porter le nom, m'a laissé, avec sa belle indifférence pour les questions d'argent, le savoir nécessaire pour faire consciencieusement un levé géographique.
Je remercie ici, une fois de plus, sou Excellence le Docteur Paes de Carvalho qui, avant foi en moi, a l)ien voulu me donner le moyen de pouvoir accomplir un tle\oir sacré, une tâche que je me suis imposée.
(). CoinuKAii.
VOYAGE AU CUMIN A
chapjtiul premier
I)(|)Mrl (lu P;ira. — Tristesse du dt'|):irt. — La baliia âf Marajo. — (le <|u'il \ a a faire à lioi'd. — Quelques ijoiis niomeuls. — Le l'ère Toliie. — Les curi'S en iM-ouiiii.ide. — Arrivt'e à Orixiiiiina. — Préparatifs. — Sé|)ulture de (Vliarles. — Départ d'Oiiximiiia. — Bénédicto et Callisto. — Bouciie du (amiiiia'. — Départ pour la sépulture <rileuri (àiiulreau. — A sa sépulture, — Uelour. — jMaladie de Martiulio. • — Mauvaise eliauee.
Lf 20 aviil ifjoo, je pars (le l'ai;i awv l'inleiilioii (l'c\|)l()i'(i' le lîio ( iiiiuiiià, si'iil allliiciit im|)oilaiit de la i-i\c gauche du Rio Tromhelas.
.l'ai a\ec' moi totijouis le même éfjiiipage, ce qui me laisse complelemeul libi'e. Je n'ai à m'occupcf île lieu, ils sotit lellemeul liahilués à mes vo\ages, mes bous matelols ! ( Huuid j'arii\e à bord, tout est pièl.
Je puis causer |)lus louguemeul avec la seide personne (pii ail soiigx' à m iueompagner, la seule qui, axant ili;ique \o\age, n'a jamais oublie de \enii' serrer la main de mou mari. Son ami morl, il a penst' que sa \eu\e sérail bien seule au moment d'un départ, il est venu me faire toutes sortes de recomman- dalions, et il termine ainsi : ' \ ous allez être bien isolée, les premiers jours seront très durs, je compte sur votre vaillance pour ne pas faiblir. »
Merci, mon cher Monsieur Girard, merci de vos lionnes paroles. Je ne me laisserai |ioint aller au déeotu'agemenl, mais je veux rester a\ee ma douleur : c'est encore ini peu de Lui.
1 VOYAGE AU CUMINÂ.
J'ai beaucoup désiré ce départ et maintenant que me voilà au milieu de cette vaste l'ivière des Amazones, je me sens seule, désolée, presque désespérée. .T'ai un besoin intense de recueillement, je ferme les yeux pour voir plus clair en moi-même, pour ne pas être distraite par le va-et-vient des passagers, et les souvenirs me reviennent en foule : Oli! mes espérances et mes illusions, où
Banacào de Pcdras,
ètes-vous"? \ ie qui me paraissait si pleine de promesses, qui est devenue si misérable et si douloureuse, pourquoi m'as-tu menti?
El nous allons sur les eaux jaunes de l'esluaire de la rivière du Para. Notre petit vapeur est fortement secoué par quelques coups de roulis : c'est lliabi- tude dans ces parages, cela permet souvent à quelques colis récalcitrants de passer par dessus bord, ofl'randes involontaires aussitôt englouties par les eaux terreuses de la rivière.
Personne ne s'émeut de cette |)ertc. (^)uand le propriétaire des dits colis se
VOYAGE AU CUMINA.
présentera, on lui répondia sur un ton bourru : « Vos marcliandises! Elles sont dans la hahia de Marajô! »
Il serait 1res facile d'obvier à cet inconvénient, il n'\ aurait qu'à \eiller à
Uaiiacàu de Pedr
l'arrimage, qu'à exiger des manteuvres que celui-ci soit l'ait de façon à prévenir tout dcplaeemenl, tout écart des objets embarqués. Mais non, ce n'est pas dans les habitudes, lui tous les pays, la routine est la grande maîtresse de toutes les choses.
6 VOYAGE AU CUMINA.
Qu'y ii-t-il à faire à bord? Lire, mais on ne peut pas toujours lire. Examiner les gens? Mais la clientèle mélangée et hétéroclite des passagers est presque toujours la même.
Fne figure sympathique allire mon regard. Je cherche à savoir quel est celui qui appelle ainsi mon attention, .l'apprends son nom : le Père Tohie.
Le Père Tohie est un vieillard d'une figure très avenante et très agréahlc avec un charmant sourire plein de bonté et des veux très malicieux. Ses yeux trahissent sa nature, ils disent que rien ne lui échappent à bord, ils laissent deviner le piquant de ses réflexions intérieures. Je sens que j'aurais du plaisir à causer avec lui, mais il n'y a |)as de [)résentalion, alors....
Les bons moments à bord, mais hélas trop courts! sont ceux du chjcuncr et du diner. < )li ! n'allez pas croire des choses desquelles je suis incapable, (le n'est point pour le plaisir de manger un peu de carne secca très coriace, ou celui d'avoir en face de moi une personne qui ignore à quoi servent les cuillers et les fourchetles, ou bien encore pour voir des messieurs en veston ou en jaquette prendre, avec leur propre fourchette dans le plat qui est au milieu de la table, le morceau de viande qui leur convient, que j'esconiplc l'heure des repas; non, toutes ces choses délicates ne me tentent pas, elles ne font pas mes délices. Si j'aime l'instant du déjeuner et du diner, c'est que, n'allant jamais à la table commune, — mon cuisinier me sert à |)art, — je suis seule, éloignée de tout bruit, comme en exil; alors je puis penser et rêver à mon aise, ce qui m'est de toute impossibilité le reste de la journée.
c< jMadame, au déjeuner, on n'a parlé que de vous. »
dette phrase m'est dite par le Père Tohie à son retour de la table commune. Nous nous présentons réci])roquemcnt et, connaissance faite, nous causons.
J'aurais vraiment perdu, si je n'avais pas connu cet excellen! homme. Ses yeux malicieux ne parviennent pas à dissimuler un cœur bon et compatissant. Nous avons eu d'excellentes causeries où j'ai du apprécier toute la finesse de son esprit cultivé.
Il s'arrête à Santarem où il vient une dernière fois visiter ses paroissiens, il doit aussitôt retourner à l*arà et y prendre le plus prochain vapeur pour la France : une maladie l'oblige à aller se faire soigner au pays natal. Apiès son
VOYAGE AU CUMINA. 7
départ, je me trouve encore plus seule. Dans la nuit, ime liaie lumineuse ouverte et brusquement refermée fait paraître l'obscurité plus épaisse.
Mais voilà bien autre chose. Nous laissons un curé à Santarem et le même jour, à Alemquer, nous en embarquons un autre, quelques heures après encore un autre à Obidas. Tous les curés de l'Amazone seraient-ils en fuite ou en ballade? Cela devient inquiétant. Pauvres vieilles femmes! Oui va les confesser maintenant?
Des deux curés embanjués, l'un est français, l'autre italien. Tous dcuv sont i^ras, tous deux ont le teint très coloré, parlent haut et ludement, et comman- dent à tous. Enseigner la morale du Christ c'est bien, mais a^oir son himiililé cl son incfl'able douceur est encore mieu\.
.Te suis tout c|)ouvantée et me fais bien pt'tite dans mon coin, j'ai bien en\ ie de m'aller cacher dans ma cabine, mais il fait si chaud!
Le 26, à I heure du matin, nous arrivons à Oriximinà. l-e commandant me propose gracieusement d'attendre qu'il fasse jour pour que je puisse débarquer plus commodément. ,Te le remercie de son attention cl je vais de suite chez M. Carlos-Afarie Tcixeira qui a toujours eu beaucoiqi d'égards pour moi.
Voici le moment de secouer la torpeur qui m'envahit de plus en plus : c'est la vie active qui commence.
.Te retrouve ici mes deux canots, ils ont bi'soiu d un nouxeau calfatage.
Dès le matin, tout le monde est à l'ouvrage. Les uns sont partis dans la foièl couper des perches et des bois pour faire les estivas\ Chico et Estèvc calfatent les canots. Joào fait, défait et refait chaque colis, afin de mettre le plus de vivres possible sous un minimum de volimie : le canot est petit cl le voyage sera long.
.Te n'ai pas besoin de me tracasser, je sais que le ti'avail sera bien fait : c'est la coutume. Seulement, de temps en temps, j'encourage mes travailleurs dnn mot. Cet arrêt à Oriximinà m'est iiéuible. .fe suis dans la même maison, je couche dans la même chambre où nous étions deux lors du vovage au Trom- bclas. .Te me replie davantage siu' moi-même, mon àme tloulourcuse est acca- blée de sa solitude.
I. Treillis (1(> bois mis à unr Perl.iirio ilislaiire du fond du canot pour i'\ilcr que l'can ne mouille les vivres.
s VOYAGE AU CUMIN A.
J'ai à accomplir ici un devoir qui n'est point de nalme à changer le cours de mes idées sombres.
Charles Mai-quois, qui avait faitavec nous la moitié du voyage au Trombelas, est mort là au mois de novembre dernier.
Je vais visiter sa sépulture, je la fais nettoyer el je place au lieu où
furent ensevelis ses restes une croiv tic bois sur laquelle j'écris son nom. D'après les renseignements que je recueille à Oriximinâ .sur le Cuminà, il ressort qu'il aurait des sauts de plusieurs mètres de hauteur : cela me décide à acheter une innnidria '. C'est que je connais le poids respectable iV'Andoiiitha cl de ISenta'i : pour la charge et pour la marche ce sont d'excellents canots, mais pour les hisser par terre au-dessus d'un saut à pic, c'est un travail que ne pourrait faire ma petite troupe. Ma montaria reçoit le nom de J'jdiiiitlia.
i. La
bl lin i>iiu Ciiuul.
VOYAGE AU CUMINA.
Le '3() avril, je quitte ( )ii.\imin;i. Avec Joaninlui iii plus, j'ai dû emmener deux hommes d'ici. Un aurait |)rol)al)lcment sufti, mais, prévoyant des périls, ils cioieiil jioiivoir à deux les allronlcr plus Hicilemenl.
Ces deux hommes sont le vieux liénédicto et un |)lus jeune du nom de Callislo.
ïlJtà
liénedielo \\v rame pas heaiicoup, parce qu'il est vieux et Callisto rame encore moins, parce ([u'il est ,t;ris. Heureusement que je ne les ai que pour quelques jours. Il [)arait que chez le mucambeiro Sanla-Anna, je trouverai un très bon guide.
Et me voilà \oguant dans ce rio 'j lombetas cjui me l'ut si ncfaslc. Ue tinsles
10 VOYAGE AU CUMINA.
souvenirs m assaillent. Pour m'en distraire, je me metsà refaire le levéd'Orixi- minâ à la bouche du Cuminâ. Mais ce n'est qu'une machine qui marche, qui prend des directions, qui mesure les angles et les inscrit. I\'ut-(tre connais-je trop bien cette partie de la rivière, et ne puis-je alors chasser mes douloureux souvenirs. Je pense, je suis presque certaine qu'en arrivant dans le Cuminà, je reprendrai mon moi avec toute mon énergie.
Mes gens me paraissent être également une machine bien réglée. Nous arri- vons à l'heure du déjeuner exactement au même emplacement où nous nous étions arrêtés au voyage précédent. I^a table est mise sous le même arbre, le décor est le même, mes matelots sont les mêmes, et me voilà incapable de sur- monter mon émotion. Je fais immédiatement enlever la table et je me contente d'une cigarette.
Mais à l'heure de camper, c'est bien pis. Nous voici dans la même maison, chez le même cabocio, avec les mêmes figures, les mêmes enfants géophages, les chiens toujours aussi maigres, la réception également mauvaise; mon hamac est attaché aux mêmes poteaux. Je ne suis pas, par bonheur, supersti- tieuse, autrement je verrais dans cette répétition singulièie des mêmes choses quelque mauvais présage.
Nous parlons tie très bonne heure et nous allons passer dans le furo do Aruman. Ce furo est étroit et peu profond, de '5 à 4 mètres de largeur avec souvent pas plus de o m. 2"> d'eau. L'été, le furo se dessèche complètement. C'est avec beaucoup de peine que mou grand canot a pu jiasser.
Nous arrivons à la bouche du Cuminà, à f) heures et demie, nous sommes à la casa de Bernardo. Depuis mon |)assage, liernardo es! mort; il ne reste plus que la femme qu'il a eue comme compagne pendant vingt-deux ans el que l'on va jeter dehors sans lui rien laisser. Les doctrines humanitaires sont de belles choses, malheureusement elles n'ont cours quetlans les livres de morale.
Je pars dans Juaniiiha pour aller visiter la sépulture de mon mari. Il reste trois hommes avec le grand canot et les \ ivres : Chico, Marlinho et le vieux Bénediclo. Les autres viennent a\ec moi et ils rament si bien, que le soir nous arrivons chez Amaral.
La maison est en deuil, un de ses fils, un grand garçon, dc'jà un homme, \ient de mourir.
VOYAGE AU CUMINA. M
Je suis très Ijien reçue par Amaral et par ses deu\ filles, deux belles jeunes filles qui montrent une fois de plus que le métissage du blanc et de l'indienne donnent des produits de toute beauté.
Le lendemain matin, \maral ne me laisse pas partir avant que les vaelies soient tirées, il veut absolument que j'emporte du lait frais.
Et nous allons tonte la journée, |)ar une cjialenr suffocante, sans air; nous sommes dans une fournaise.
Ee 3 mai, à j lunne de l'après-midi, nous arrivons au lieu où repose celui de qui je porterai un deuil éternel.
Pas un brin d'herbe, pas une plante sur la modeste tombe ([ui est aussi propre que lorsque je la quittai il y a six mois'.
Je suis là regardant cette croix de bois portant sur l'un de ses bras son Nom gravé au couteau, la terre nue, le pays désert, et je me demande s'il est bien vrai que tout ce [que j'aime est là! .le voudrais pouvoir pleurer; les larmes, cette rosée de l'âme qui guérit toujours quelque chose, me soulageraient en ce moment; mais je ne trouve en moi que révolte et ma douleiu' est une colère sourde contre le destin.
Encore un regard sur cette colline on je laisse tout mon cœur et toute mon âme et en route pour la l)Ouclie du (luminà où le devoir m'appelle.
IjC 5 mai, après une marche forcée, nous Aoici de retour chez. Bernardo. Vue désagréable surprise m'y attendait.
Martinlio est au plus mal. Depuis mon départ, il ne prend qu'un [)eu d'eau qu'il Nomit aussitôt. La nuit dernière, comme il ne respirait qu'a^ec beaucoup de difficulté et avait les extrémités froides, (lliieo et le vieux Px'uédicto, aid('S de la veuve de Bernardo, lui lireiil un lit par terre avec des coiixertures. La veuve de Bernardo disait : <i (''est comme cela qu'était Bernardo quand il était près de mourir. » Le vieux Bénédieto se lamentait : « Jamais nous ne pourrons le mettre en terre tous les trois seuls, nous ne sommes pas assez forts. » Et Chico préparait des bougies. Tout cela devant le malheureux IMartinho qui était bien persuadé que son dernier jour était arrivé. Il se contentait de demander à chaque instant : - Camarade, Madame \ ient-elle? »
I. J'en ai eu l'exjilicoliou plus t;Mil. !\I. Peiuojà, sous-prcfet de police pour le Iliuii-'lidmbel.TS, qui a euvoyc deux liommes pour netioyer, a dioil à mes resjieclueux rcniercionieiils.
12 VOYAGE AU CUMINÂ.
Oiiand notre canot fut en vue, Cliieo lui dit : « ftlaitinho, voilà Madame; » et le pauvre garçon de s'écrier : « Aii! maintenant, je ne mourrai pas. «
Ciichoeira ilo Jaiulia, rivi' dioiu
Hélas! comment peuvent-ils avoir tant de confiance en moi qui n'ai pas |)u sauver celui que j'aimais le plus au mondey ,1c lui fais prendre des |)ilules de
Caelioeira do Jandia. ri\(> gaiic
hromlivdrale de quiniue pour arrêter les vomissemenis, ma médecine réussit très i)ien. .le passe la nuit à côté de lui, lui faisant preudredu bouillon de
V0YA(;E au CUMINA. 1,-
volaille. Le lendemain matin, il ('tait d('jà mieux. Une journée de repos et de bons soins lui sont absolument nécessaires, nous ne partirons que demain.
J'envoie Bénédicto péeher, Cliico et Estève chasser, avec l'espoir d'avoir quelque chose de frais poiu' dîner. Ils reviennent /»r//? cm, c'est-à-dire qu'ils ne rapportent rien ni les uns ni les autres. Jiien entendu, ce n'est pas de leur faute. La rive, me disent-ils, n'est point de la terre ferme, c'est un marais où l'on enfonce Cjuelquefois jusqu'aux i^enoux, on ne peut avancer qu'avec la plus grande prudence, puis après ce marais il y a un lac, de l'autre côté du lac c'est un autre marais, si bien qu'ils n'ont \n ni gibier ni trace de gibier.
.le ne suis point surprise de leur mauvaise chance, le contraire m'eût étonné. Dans ces bas de rivières tout est hostile au voyageui'. L'eau v est empoisonnée par le timbo ou l'assacou, l'air v est empesté parles émanations pro^enant des eaux stagnantes des rives, le gibier a (ui bien loin des liabilanis el les liabitauls vous traitent en ennemi.
CHAPITRE II
Dans le Cuminii. — Nouvelle manière de fiiire de la géographie. — Bouche du Curainâ mirim. — Furo do Jaruacii. — Les poules et leurs propriétaires. — Le campo de ManoelOarça. — Premier rampemeul dans la forêt. — Martinho est maître dans le canot. — Chez Santa- Anna. — Mme Santa-Anna. — En guide. — Guilhermo le neveu. — Bénédicto et Callisto retournent à Orixiniiiia, — Une nuit chez Santa-Aima. — Adieux de la famille de Giiilliermo à Guilhermo. — Ma mauvaise réputation. — Barraiâo de Pedras. — La caehoeira. — .loào malado. — Guilhermo Ijavarde. — Visite intéressante. — Deux alertes de nuit. — Jo.'io toujours malade.
Lundi, 7 mai. — Les prcparalifs sont terminés de liés ])oniio heure. Une place est réservée à Marlinlio sous le toldo, il n'aura pas de soleil et j'ai fail faire de très bon bouillon. Dieu aidant, il s'en tirera encore pour cette fois.
Le C-uminâ, à son contluenl a^ee le Trombetas, mesure environ un kilo- mètre. Presque immédiatement il se rétrécit à "ioo mètres et gaixle cette largeur jusqu'au-dessus de l'île ]Moeaml)iqae. l>}ous prenons la rive gauclie de l'ile. (( C'est plus court, me dit Bénédicto, par Mocambique, que par Terra-preta. » Je ne comprends pas et le fais s'expliquer.
Ici la rivière change de nom à chaque ile cl elle n'a pas le même nom dans le canal rive droite que dans le canal rive gauche. .Te suis dans la rivière Mocam- bique, rive gauche, mais de l'autre côté' de l'île, rive droite, c'est la rivière Terra-preta. (hiand nous allons être un peu plus haut, nous verrons une autre grande île; d'un côté ce sera la rivière Jaruaca, de l'autre la rivière Arapécurû.
« "Mais, tout cela, c'est le Cuminà, Bénédicto.
— Non, Madame. Le Cumin;i, je ne le connais pas.
— Nous sommes, mon ami, dans le Cuminâ. Alors, plus haut, auv caeliociras, comment appelc/.-vous la rivière?
VOYAGE AU eu M IN A. 15
— Aii\ cachoi'iras ce sont les eaolioeiras, la ii\ière n a pas de nom.
— Ali! très bien. Mais comme mes prédécesseurs ont nommé cette rivière Cuminà, je l'appelle du même nom. Bénédicio, vous êtes dans le Guminà.
— Oui, madame, je suis dans le Cluminà. .> « Nous sommes dans la rivière Moçambique », dit-il tout bas, en se tournant \ers un camarade.
Je le laisse dire, n'en continuant pas moins à nommer la rivière Cuminà, n'appréciant pas du tout le savoir de Bénédicto en fait de géographie.
Les deux lives sont basses et marécageuses, quelques monticules émergent (à et là. Rive gauche, à six kilomètres environ de l'embouchure, deux très larges ouvertures laissent apercevoir dans les lointains, des horizons de collines que l'éloignement fait ressembler à de légers nuages d'un gris bleuté : c'est la bouche du furo du (Imninà mirim, je me propose d'en rele\er le plan en descendant.
En amont de 1 Me Morambi(jue, la riNicrc passe loule dans ini seul canal, canal profond gardant la même largeur de "ioo mètres.
Ri\e droite est l'embouchure du furo do Jaruae;i, dans lequel débouche le lac du même nom. Ce lac Jaruacà est alimenté par la rivière Acapi'i. Dans les hauts de l'Acapi'i, près des sources, il v aurait des Indiens, ces Indiens seraient des l'auxis.
Laissant le furo Jaruae;i, je prends le canal ri\e gauche, canal étroit et de peu de courant.
Nous nous arrêtons, pour déjeuner, à une barraca siluee sui- la rive gauche de la rivière. Je n'aime pas, d'ordinaire, à m'arrêler chez les habitants ; d'habi- tude, je fuis les maisons, car il arrive généralement que le maître de céans, riche ou pauvre, mendie toujours. Malgré soi, il faut laisser quelque chose qui plus tard fera faute.
Si je fais, cette fois, exception à ma règle de conduite, c'est que j'ai \u une grande quantité de poules et que je désirerais en acheter quelques-unes pour Martinho, qui, dans l'étal ou il est, ne peut pas manger de la canie secca. Ilélas! mon désir n'a pas été satisfait. La cIdiki du ctisa ne veut rien vendre, et elle me donne comme explication que toutes les poules ici présentes ont des propriétaires différenls : l'une est à sa fille aînée, l'autre à son garçon le plus jeinie, une autre à sa grand'mère, une quatrième à sa lanle, elc C'est par-
k; voyage au cum.inA.
tout la même chose; quand ils ne Aeuleiit pas vendre, ils déelarenl tju'ils sont gardiens et non piopriétaires. Penl-ètre, |)Uis haut, lioiiverais-je des gens plus sei\ iahles!
Rivre droite, je rencontre une maison autour de laquelle il v a un tléiiielie- menl assez grand, oii poussent de mauvaises herbes : c'est ce que ^h\noel Garça appelle prétentieusement : Mon Ca/npo. Il ne lui viendra jamais à
Caclioeira du Fatiulio.
l'idée d'améliorer ce commencement de campo, en y semant de I)onnes herbes.
Laissons, rive tiroite, la bouche d'amont ilu iino Jai'uacà, et allons dormir un peu plus hant. L'emplacement du campement est nettoyé et les tentes sont montées en moins d'une demi-heure; il n'y a plus qu'à se leposer d'une tlure journée de travail passée sous le soleil de l'équateur.
(l'est le premier campement (]ue je fais dans la forêt depuis la mort de mon mari, et mes matelots sont, comme je le suis moi-même, fort émolionnés en
VOYAGE \V CUMINA. 17
rci;ardanl 1m \>\nce vide, là oii (riiahitudc ils allaeliaieiU le lianiac du doeteiir. Il me semble, à chaque instant, que je vais le voir surgir. .le dors d'un sommeil a^ilé, je me réveille souvent, et, chaque fois, je vois sou cher visage se di-esser vivant au milieu des ténèbres : l'illusion est si forte que, les yeux ouverts, je crois encore le voir.
Mardi 8. f.evée à 5 heures el demie, après cette luiit d'insomnie, je
Ciichoeira do lufenio vue ilc la (^aoliociia l'iiiJuljal
donne immétiiatemcnt le signal du déjiart. Alarlinho est toujours sous le toldo, il est mieux, oh! beaucoup mieux, si j'en puis juger par le bruit qu'il lait : il gronde, il commande, à chaque instant il appelle un camarade, il faut lui donner à boire, lui arranger un oreiller, lui mettre une couver- ture, liaisser les rideaux, etc. Ces nègres sont étonnants! tous les mêmes. Bien que je sois habituée à leur manège, j'ai toujours une curiosité nouvelle à les étudier : traitez-les avec douceur, ils deviennent arrogants, mene/.-les rudement, ils se rendent ser\iles.
is VOYAGE AU CUMINÂ.
Rive dioik-, imc pclile houihi' (ruiu' Irenlaiiie de mèlres forme i'enlrée du l'iiro du CumiiKi mirim, qui, eu aval, à sa soilie dans le Cumina grande, mesure plus d'un kilomèlre de largeur.
Enliu, voici la barraca du 1res fameux Saula-Auna, le plus vieux des Mucam- beiros du Cuminà, le Sanla-Anna indispensable, le Sanla-Anna qui sait loul faire, le Sanla-Anna qui fui le guide du l'ère iNicolino dans ses deux expéditions, le Sanla-Anna qui dirigea rex[)édilion du doeleur Toeanlins, le Sanla-Anna (|ui a bien voulu aider jM. Coulo dans son voyage, le Sanla-Anna sans la permission de qui une excursion dans le Cuminà esl impossible, le Sanla-Anna à qui vous devez parler chapeau bas, et qui vous répondra que voire lèle lui va ou ne lui va pas, le Sanla-Anna qui a commandé le massacre des Indiens Piânoeotôs de la Poanna, le Sanla-Anna qui délesle pardessus loul le blanc, mais auquel il ne fera aueini mal, ouverleraenl du moins, parée qu'il en a peur. Ce Sanla- Anna extraordinaire n'est pas chez lui, il esl allé ouvrir un chemin pour Ddiniano^ dans le Cuminà mirim. Cliez lui, je ne trouve que sa femme el l'un de ses neveux.
Autre mésavenlure : à Oriviminà, Sanla-Anna passe poiii" avoir du l)étail, el je complais lui achclei' ini bœuf. H y a i)ien un eampo en face de chez lui, mais on n'y voit pas une seule bêle à cornes; comme basse-cour, (pichjues poules et quatre ou cinq négrillons qui se roulent dans la boue, de la même manière que le font les pores dans nos campagnes. Les poules ne sont pas a vendre, ei les négrillons ne peuvent ser\ ir à la nourriture de mes gens.
Mme Santa- \nna ferail bonne figure dans la Société des loo kilos : a\ec sa lèle el sa voix d'homme, des mains et des |)ieds monstrueusement développés, 1res grande el très grosse, excessivemenl forte, elle ferail à la foire, à Neuilly, une concurrence désastreuse pour Marseille.
Enfin, celle toute gracieuse .^Ime Sanla-Anna veut bien en\o\er chercher son neveu, un nommé Guilhermo, ((ui connaît la rivière aussi bien (|ue Sanla- Anna lui-même.
(iuillicrnio, (pi'on était aile (pu'rii' depuis midi, ariive Iranquillemenl a '■ iieures du soir. J'avais besoui de lui, donc, je devais l'altendie. H me paraît être d'une suffisance sans égale. C'esl un mulâtre de couleur foncée, avec des clie\eux bouilcs. Il asoiic cimpianlc-cpiati c ans. H lui mau(juc les dcnls d un
VOYAGE AU CUMINA. l'.t
côlé, à la màclioirc supérieure, celles de la machoiie inférieure ont poussé tl'aulanl, ce qui lui fait paraître la boiiclie de travers. Il m'est indillerenl qu'elle soit droite ou oMique, ce qui importe, c'est ce qui sort de celle liouclie, et ce n'est qu'une llallerie ou une m(''cliaucel(', on et surtout un mensonge. J. 'homme ne me plail guère, mais que faire? Il est le seul que j'aie sons la main, je dois l'employer.
l'ji sa f|ualilé de guide quasi officiel, il est d'une e\cessi\(' evigeuce. Il veut, bien me faire remarquer qu'il n'a été le guide de M. \ alenle Coulo que parce cjue ce dernier lui avait signé un papier lui promeUant 3.ooo ;^ ooo pour le \ovage; il ne me demanile pas de signer un écrit, mais il exige la moitié d'aNance. Je m'exc'cute, (iuilliermo ^a chez lui pour faiie ses pr('paialifs, nous le prendrons demain matin en passant.
(l'est d'ici que Bénediclo et Cailisto (loi\ent [)arlir poui' rclourucr à Oiixi- minà. Ils regrettent de nous laisser, l'un, parce que le lalia est bon, l'autre parce qu'il x a de la graisse pai'mi nos provisions. F.e vieux Bénédicto ])oit le talia comme si c'était de l'eau, et Callislo, tout en aimant énorméuicul le lalla, a un goût plus prononcé encore pour la graisse, qu'il mange à pleines cuillerées, quand il croit ne pas être vu. Voilà |)Ourquoi trois boites de graisse, de cinq livres anglaises chacune, ont disparu en six jours de voyage.
Nous dormons dans la casa de Sauta-Anna. Quelle nuit je passe! T-es né<;ril- lons pleurent; pour les f;urc taire, on les bat, et j'entends toml)er d'énormes claques sur ces [)auvres gamins. Dans un coin, une pt)ule et ses poussins, un peu plus loin, inie autre poule cou\c; cinq chiens, d'une maigreur ali'rcuse, se promènent toute la nuit et passent sous mon hamac; ils viennent gratter leurs puces près de moi, c'est presque la maloea iiulicnne.
De chez Santa-Anna à chez Guilhermo, il y a à peine trois Uiloinèlres, aussi, nous y arrivons de très bonne heure.
Guilhermo est prêt, et nous pourrions partir sur-lc-chanip, s'il n'\ axait pas les adieux.
Toute la famille, les voisins et les amis, sont là au grand conqjlet ; ils sont bien, en tout, une vingtaine de personnes à mine renfrognée. Cette scène des adieux est curieuse et menace de s'éterniser. Il faut brusquer, sans cela je suis capable d'éclater de rire au nez de tous ces gens. Us sont véritablement
20
VOYAGE AU CUMIN A.
grotesques; uliaeiin a son loiir pieiid Guilliermo dans ses bras, le serre leiidre- ment sur son eœur et lui cliiicliote quelque chose à l'oreille.
« Embarque/.! embarquez! »
A ces mots, la vieille Marie, mère de Guilliermo, s'approche île moi et me dit : « Madame, vous ne me le tuerez pas, mon fîls? »
A oilà donc la cause de ces grises mines. Ma réputation est arrivée jusqu'ici.
Ciiniil do liilt'iuo.
(iomme on est mal renseigné sin- mon com|jte. I*arce que j ai (ait donner la bustoinuidc à un nègre du Trombelas qui axait été insolent, on me suppose capable de luer un homme sans aucun motif, pour le plaisir de faire du mal.
<' Non, n'ayez pas peur, ma bra\e femme, je ne le tuerai pas, Aotre fils, je me contenterai seulement, s'il n'est pas raisonnable, de lui faire donner quel- (pies coups de corde. »
Ij la pausre vieille devient joyeuse. La coide! Gela ne lue pas, elle le sait
VOYAGE AU CL" MINA.
Mcn; elle qui a recti si soini'iil la hasloiiiiacir el le fouel, n'en est pas moins bien poilanle.
i'^nlin, nous parlons. La ii\ iére cliangi' d'aspeet; elleilexienl rianle, elle a une laigeur moyenne de 700 mèlres, avee des collines sur les deux rives. Sur ces collines, les easlanheiras abondent : ce n'est pas la caslanlia qui manque, ce sont les travailleurs. < hielques barraeas, rive gauclie, juchées sur des talus,
biir If pcilial.
barraeas très [letites, ressemblant a îles |)oulaillers. La rive droite est maré- cageuse jusqu'aux pieils des collines. Ui\i' i^audie, (\eu\ lacs, très poissonneux, parail-il : le lac Tucunaré el le lac Tucunarésinlio.
\je Bariricno de Pcdras est un rocher d'une quinzaine de mètres île hauteur, formant une grotte immense au devant, el par-dessus laquelle il surplombe. Périodiquement, cette grotte devient une vérilable caserne : c'esl là le lien de réiuiion des JMueambeiros du Cuminà. Dans celle grotte, ils viennent faire la pdifcdc^ c'est-à-dire danser et s'enivrer tant (ju'il v a à boire et à manger.
i'î VOYAGE AU CUMINA.
Ij-d pagode dure ordinairement neuf jours, quelquefois davantaoe. Rlèlant le sarré au profane, ils ehanlent devant le saint du jour, en l'honneur duquel la fête est soi-disant donnée. Le saint est là dans sa niche, témoin muet de l'orgie. De ces pagodes-neuvaines, les jeunes filles et les jeunes femmes icslent ineomniodées pendant neuf mois.
En amont du harraçào de Pedras la rivière se rétrécit, les collines qui bordent les rives sont un peu plus élevées qu'en aval, le courant commence à se faire sentir; c'est en travaillant beaucoup que nous arrivons avant la nuit à la eachoeira Tronco, sous une pluie battante.
C'est ici, à la eachoeira Tronco, que je vais laisser la plus grande partie des vivres et mon grand canot Denlevi. Je fais faire le campement plus grand que d'habitude, la tente qui doit rester est montée axec plus de soins, je fais faire un petit ('chafaudage pour mettre les vivres que je laisse à l'abri de la \()racitc des cupims et des saul)as.
.loâo a inie forte fièvre depuis hier au soir, il me dit que, étant allé se baigner, les frissons l'ont pris en sortant de l'eau. J'espère que cela ne sera rien. Je vais attendre un jour ou deux, la fièvre ne résistera certainement pas à la quinine. Je le laisseiais bien ici, mais pour passer les cachoeiras je n'ai confiance qu'en lui; il est le seul bon pilote de mon canot. Il est à mon service depuis plus de quatre ans, j'ai apprécié son travail qui est des plus satisfaisants.
(juilhcrino profite de ce qu'il n'a rien à faire pour commencer son rôle de cicérone. Il est très bavard, il me raconte les explorations de mes deux prédé- cesseurs. Je l'écoute attentivement, il en monti-e son contentement, un sourire de béatitude s'épanouil sur ses lèvres. Ayant fini sa narration, il allcnd des éloges; comme je reste silencieuse, il a une mine déconfite.
C'est qu'il métiit de telle façon de mes prédécesseurs que cela me donne à réfléchir. Ils étaient Brésiliens et Paraenses comme lui. En ma qualitt- d'étrangère, je dois alors m'attendre aux pires calomnies.
Me sachant campée au pied de la eachoeira, plusieurs Mucambeiros, hommes et femmes, viennent me rendre visite à... <) heures du soir.
Ils s'installent comme s'ils étaient chez eux, demandent à manger, puis désirent du café, du tabac, du tafia, du savon. Tout leur est bon. Ils ramassent
VOYAGE AU CUiMINÂ. 2ô
(le vieilles euillers et des i)()ilcs vides qu'ils aimeraient mieux si elles étaient pleines. Ils s'éloii;nenl un peu et parlent à voix basse en regardant de mon eolé. .le vois leiu- intention, ils veident me dévaliser pendant la nuit.
Us sont onze et nous sommes einq, ear il ne l'aut eompter ni sur Marlinlio ni sur Joâo qui sont malades. Nous allons voir. J'appelle mes gens et leur dis : « ]Mes enfants, vos ritlcs sont ehargés, gardez-les à portée de votre main et dormez tranquilles eette nuit, e'est moi qui suis de garde. » Ils ont compris et eommencenl à regarder les jMucamheiros de travers.
Les deuv malades et les vivres sont sous ma tente, je me mets dans mon hamac et j'attends.
Pendant la première heure rien ne bouge : le cam|)ement silencieux semble èlre plongé dans mi profond sommeil. ,Ie crus m'ètre trompée sur le comple de ces Mucambeiros, lorsque j'entendis un bruit presque imper- ceptiljle près du de[)6t des vivres. En regardant altentivemeni, je vois une ombre se mouvoir. J'aime mon \^ inchesler.
Au bruit sec de l'arme, l'ombre se sauve en criant, (l'était Càiilhermo (jui se vo\ait di'jà morl.
c< Qu'est-ce (jue ^ous faisiez la, (iuilhermo?
— Madame^ je cherchais ce remède que vous avez mis siu' la dent de ma tante Figéna, son mal aux dents est revenu.
— Mais vous savez bien (juc pi-rsonnc n'a le droit d'ouvrir la boîte de [)harma(ic. Je n'ai aucinie envie de voir i^\n de mes matelots s"cnq)oisonner. »
(juilhermo \a se coucher dans son hamac pendant que je me dé'cide à aller me promener sur la |)lage.
Bientôt deux personnes se dirigent de mon cote. Je reconnais le frère de (juilhermo, Raymond, et sa femme. J'éteins ma cigarette, je me place derrière un buisson et je surveille. La fènnne commence à s'emparer de tout ce qn'elle |)eut : cuillers, assiettes^ bols, etc. Raymond regarde du côté du campement. Us sont tellement 'absorbés que j'arrive près d'eux et sur eux sans qu'ils m'entendent.
" (jue faites-vous ici? »
Ils me prennent pour una eisào (revenant), et fuient.
Clés ileuv alcilcs passées, le reste de la nuit t'st calme. \a- lendemain de
t>i VOYAGE AU CUMIN A.
1res bonne heure, j'expédie tout ce joli monde qui probablement ne reviendra plus me visiter.
Joào ne va pas bien, le mieux sur lequel je comptais ne se produit pas. La fièvre est coupée, mais il a une forte dvsenterie. Je lui donne du bismuth, il le rend aussit(>t. Je ne sais plus que lui faire prendre. Après huit joins de bons
JoASisH\ se piomènc Jans la forêt.
soins il n'a plus ni dvsenterie ni fièvre, mais il est incapable, tellement il est faible, de se tenir debout tout seul.
.le me décide à le laisser ainsi que Martinho qui est toujours malade, de plus Antonio restera avec eux pour les soigner.
Ce voyage commence sous de mauvais auspices : INIartinho malade, Joào malade, la population hostile, mi guide suspect. Tous ces tristes présages ne seraient-ils pas suffisants à décourager les plus vaillants?
Mais bah! allons de l'avant. La \olonté de l'homme est plus foile (pie le destin qui l'accable.
CHAPITRE m
Cachoeira Tronco. — Cacliooira da Lage grande. — Cachoeira do Jandià. — Caclioeira do Colderâo. — Cachoeira do Patinlio. — Travail de matelot et travail d'exi)lorateur. — Cachoeira do Martinho. — Cachoeira do Piiidobal. — Emotion. — Cachoeira dolufenio. — Chemin par terre. — Raymond, frère deCuilhcrmo. — Le serpent deRavmond. — Le muet. — Heures d'ennui. — Rivière élargie. — Guilheimo malade. — Cachoeira do Cajual. — Pictographie. — Nature hostile. — Furo do Pindobal. — Taperas Macaco et Urucuri. — Rio Pènécnra. — Tapiras Formig.il, Jawary. Livramento et S. Antonio. — Igarapé Agua l-'ria. — Cachoeira do Mcl. — Cachoeii'a do S. Nicolaii. — Pierres dessinées. — Caclioeii'a do Belliscào. — Cachoeira do Varadourosinlio. — Cachoeii'a do Retiro. — Cachoeira do Pi'ato. — Cachoeira da Pirarara. — Gnilliermo mordu. — Cachoeira da'l'oi're. Cachoeira (la Casinha de Pedras. — Cai hoeira do ISréo Rraaco. — Cachoeira da Tia<ua. — Cachoeira do Sc'vci'ino. — Cachoeira do Armazcm. — Cachoeiia da Rampa. — Cactus. — Cachoeira
Jeudi \- mai. — INIoii |)elil canot Jixmin/ia est L'iiargé depuis hier; tout est prêt, hommes et vivres, .l'emporte ce qu'il faut poiu' un mois et demi, mais je compte être de retour en cet endroit dans ini mois au plus lard.
Guilhermo est pilote. J'ai en plus trois hommes : Esiève, Chico et José. Ils sont forts et courageux. Le canot est léger, nous allons donc aller très vite.
La cdc/iocira 'fioiito a cinq travessôes. Le premier travessào excessivement sec n'a pas de canal, nous cherchons un chemin rive gauche l't nous passons avec difticidté. Au second travessào, nous sommes obligés de décharger le canot et de le faire glisser complètement vide dans un petit canal rive droite. Les trois autres travessôes, également secs, nous obligent à chercher notre chemin tantôt sur une rive tantôt sur l'autre, et, malgré toute leur bonne volonté, mes gens n'arrivent pas à trouver un canal. L'ensemble de ces cinq travessôes donne un dcnivellemenl de plus de 5 mètres.
26 VOYAGE AU CUMINÂ.
Sur les rives, des petites collines de 80 à 100 mètres d'altitude, s'estompent du vert métallique, passant par le bleu pour arriver au cendré selon leur éloignement. ('es collines l'ormenl une inanimé de couleurs (|ui r('|)os(' l'uil fatigué par le blanc neigeux des eaux bondissantes de la cachoeira.
CdcJiocird (1(1 Lfigc grande, si\ travessnes tous très forts, le canot ne peut |)asser qiu' vide. \,v décliargcnicul se fait en lougcaul sur la lage atH'osIcc à la grande île. C'est une étape d'environ [\ Ivilomètres, avec un soleil de feu sur la tète et des pierres brûlantes sous les pieds, ,1'admire mes matelots qui font chacun plusieurs fois le ^oyage sans se plaiiulre. Le soir, nous campons en amont de la caclioeira. La journée a été très fatigante et nous n'avons fait que peu de chemin.
iiS /liai. — Jl fait à peine jour, une musicpie que nous trouvons peu harmo- nieuse nous fait sortir de nos hamacs, nous regardons de tous côtés, il nous arrive une bande de porcs sur le campement, une cinquantaine environ. Estève en tue deux. Je déclare cjue cela suffit au granil chagrin de mes hommes qui voudraient s'emparer de toute la bande. Mais je n'ai pas de sel à gaspiller et je ne puis écouter leurs supplications. Nous restons jusqu'à midi pour net- lover, ouvrir, couper et saler les deux porcs. Puis nous déjeunons et nous nous mettons en roule.
Nous passons les forts courants de l'ile de Alilho et nous arrivons à la cachoeira do Jandiâ.
Cachoeira do Jaiidià. Deux forts courants, puis un peu en amont un barrage de grosses pierres rondes paraissant simplement posées sur un pédral. La force de ces deux courants, même lorsque les eaux sont grosses, n'a pu ni les dépla- cer, ni les entraîner. L'eau passe entre les pierres ou sous les pierres, partout où elle trouve une issue. Nous faisons de même pour nous frayer notre route. Le canot est traîné sur les pierres ou sur la terre ferme pendant la moitié du temps. Nous arrivons presfjue à la nuil à l'île do Inglez où nous allons coucher.
Il) mai. — Aujourd'hui, la journée sera l'ude, je désire arriver à la fameuse cachoeira do biferno cl Cuilhermo me dit que c'est très loin.
Vjaduieira do Caldi-rao. l n seul travessào longitudinal, mais avant (l'vaiii- \cr d'énormes remous foiincnl entonnoir. Ces remous mcnaccnl a chafiuc
VOYAC.E AU r;UM INA. 27
iiisliiiil d'eiigloulir iiolic .lo/iniiilui. Nous passons par un ('lioil eaiial, v'we gauche, eiilre cl'enormcs locliers.
Cavhocira do Vatiiiho. Deu\ (IciHvi'llemciits d'ciiviioii 7) cenlimclres chacun. I-c canal est ri\c (hoitc. ^ous ne pouvons a\anccr (ju'à \ idc, il nous faut encore décharger le cauol.
Cl'est un travail hien spécial ([uc celui déirc Imiy/iiriio dans les caclioci- ras : marcher sur le sahie hrùlaut des plagi's, sauter d une pierre à l'autre; ces pierres, soinent à angles aigus, coupent les pieds tics hommes qui ont '|0 à jo kilogrammes siu- le dos ou sur la léle. Le canot déchargé, il faut immédia- tement se mettre au milieu de la cachoeira pour le diriger pendant cjue d'autres le remorquent avec un gros câble. Tous sont joyeux, malgré la peine pas un ne boude à la besogne.
Si le travail du matelot est fatigant, celui de l'exploiateur l'est tout autant. Que l'on se figure un dallage gigantesque de Goo à 700 mètres de longueur, quelquefois de jilusieurs kilomètres, un véritai)le dallage sans \\\\ arbrisseau, sans inic herbe, rien : chaussée géante chaufiée toute la journée [)ar le soleil de l'équateur. Les pierres atteignent une tem|)éralure telle que mes chaussures en caoutchouc sont brûlées et (|ue mes [)ieds ont des ampoules, Aiiivée en amont du pédral, je mets bien vite mes jambes dans l'eau.
En amont de la cachoeira do l'atinho, une île assez grande et de terre haute. INous prenons le canal ri\e gauche de l'île et nous voilà à la cachoeira do LMartiidio.
La cdcliocint dit Marliiilio a deux travessôes, pas très forts, mais ils sont secs. L'eau court sur un lit de galets et nous perdions plus de temps à passer cette petite cachoeira (pie si nous axions déchargé le canot pour traxerser le petit saut accosté à l'île.
Nous voici dans un étroit canal bordé de mius géants, foute l'eau de la ri\iére s'c'coide par là.
Kive gauche, C.uilhermo me montre l'entrée du chemin où circulent les canots pendant les grosses eaux. A ce moment, le courant est d'une telle vio- lence qu'il est impossible d'aller jusqu'à la cachoeira do Infcrno.
La cachoeira do Pindubal est à la sortie du furo du même nom. Elle a deux travessôes. Encore un déchareemenl.
08 VOYAGE AU CUMIN A.
Au moment où les hommes sont en train de transporter, par le pëdral, le contenu du canot, un peu en amont, nous entendons deux coups de fusil. Nous répondons immédiatement et nous voilà tous émus. Comme nous avons laissé deux malades au campement-dépôt de la cachoeira Tronco, nous pensons qu'il est certainement arrivé un malheur, que l'un desileux est au plus mal ou est mort, qu'on vient me chercher.
Dans la pi-écipilation que mes hommes mettent à passer le canot en amont
Pierres diles .scrnambi.
de la cachoeira, ils l'emplissent à moitié d'eau. Les sacs où sont les vêtements de rechange et nos hamacs sont mouillés, mais qu'importe. 11 faut se dépêcher. Enfin, j'aperçois José Antonio. Très émotionnée. je lui demande ce qui est arrivé. Très tranquillement, il me répond que rien d'anormal n'est survenu, qu'il est venu par le chemin avec Raymond, frère de Guilhermo, et le muet, fils de la vieille Figéna, pour nous aider a monter le canot au-dessus de la cachoeira do Inferno.
VOYAGE AU (.UMINA. 2!»
Cachoeira do Inferno. Devant nous, à environ i .'(Oo mèlres de distance, dans une rigole étioile, une a/igostitra, entre deux murailles cyclopéennes d un noir d'encre d'une liauteur de 3o mètres environ, l'eau de la rivière se laisse tomi)er avec un énoi'me bruit sourd, sautant, bondissant, se beuitant de roche en roche. Nous ne vovons qu'une écume d'un blanc de neige sur laquelle les ravons du soleil donnent des reflets de lumière d'un inattendu et du ne beau té
l'iadoliat
extraordinaires. Le tableau est splendide, les yeux charmés ne peuvent s'en détacher. Je cours à l'appareil photogra|)liique, je souris déjà à l'eHet superbe de ma vue. ^lon enthousiasme de photographe est soudain calmé. Le plaisir de reproduire l'enfer m'est refusé. La cachoeira tient ses admirateurs à une très grande distance, la force du courant nous empêche d'approcher. Je ilois me résoudre à abandonner ce lieu.
JMes matelots hissent le canot en amont de ce saut. Ils aI)ordent une énorme muraille, puis ensuite, pendant plus de 2 kilomètres, ils traînent noti-e |ietite
-,n VOYAGE AU rUMIN.V.
embarcalion dans un clroil clicmiii qu'ils oui piralablemenl pr('|)ar(' : -des rondins de bois onl élc placés sur tout le parcours du canot pour qu'il ylisse plus facilement. Malgré cela, Joaitin/ia proleste. I-es canots ne sont pas habitués à aller se promener à l'ombre des L;rands arbres dans la torèt vierge; une planche du fond du canot est Ijrisée el la proue s'est ouverte.
Il faut donc réparer Joaninha. Raymond me dit qu'il est mailre-ehar- pentier et s'offre pour remettre l'erabarcation en étal dans un lem[)s très court. Guilhermo m'assure que son frère est un haljile conslrucleui', le meil- leur qu'il connaisse. Je me décide à lui confier le travail.
Ce soir, Ravmond el son aide le muet sont gris, mais demain ils travail- leront.
•20 mai. — Il a plu une partie de la nuit, aussi le vent est-il d'une douceur inlinie. La teinte bleu azur vigoureusement accentuée, que présente d'ordinaire le ciel de l'équaleur, est remplacée par un bleu laiteux avec de légers nuages dont les contours sont dorés par les rayons du soleil, c'est presque un ciel des zones tempérées.
J'ai envoyé mon fameux guide Guilhermo au campement d'en bas, d'où il rapportera le brai dont nous avons besoin. J'ai mal fait de l'écouter. Je ne sais pas encore si son frère sait travailler. Hier ce dernier était ivre, aujourd'hui il l'est davantage.
(".omment a-t-il pu se griser? La dame-jeanne de tafia est sous ma tente, près de mon hamac, et personne n'a la permission d'y aller. Je lui demande (lui lui a donné à boire. « Personne », me dit-il, il n'a |)oint bu. f\lèmc, si je veux lui donnei' un verre de lalla, il sera coniciit. ^ érilablcmenl, c'est trop d'audace.
Enfin, j'arrive à savoir par José, mon cuisinier, fjuc lorsque je suis allée me laveries mains à la rivière, Raymond a prolilé de ma courte absence pour voler un bol de tafia. Nos bols onl en moyenne une contenance d'un litre et demi. Voleur cl menteur, Raymond est l)ien fils de Mucambeiros.
Aussi, quand il me déclare qu'il ne peut travailler qu'avec ses oulils et qu il va les chercher, j'éprouve un réel |)laisir à le voir partir.
Guilhermo revient vers 2 heures de l'après-midi. Il me raconte (pie Havmond est arrivé au campenienl d'en bas dans un (oit mau\ais état, il
VOVA(iF: AU CUMINA. :>!
prétend qu'il a èié mordu par lui sorpenl en travaillant à réparer le canot.
Je lui déclare que cela n'est pas, que son frère s'est grisé avec du tafia qu'il m'a volé, qu'il n'était point blessé quand il est parti; que, s'il avait été mordu ijar un serpent, je l'aurais soigné, car j'avais avec moi une seringue Pravaz, du chlorure d'or et du permanganate.
Guilhermo me raconte l'arrivée de son frère au campement. Raymond pleu- rait, criait, se jetait pai- leirc, en tenant sa main blessée. « (^)ue personne ne me parle, dit-il eu ariivanl, et que les femmes ici présentes ne me regardent pas. » Et, tiès sérieusemeni, il ilemande à chacun de cracher. — C'est moi- même, |)arail-il, qui lui aurais recommandé de faire cracher tout le monde avant de causer. — Je ne suis poiul la seule probablement à trouver son remède aussi singulier que bi/arre.
Lorsque tous se furent exécutes, Raymond leur conta son histoire de seipenl. I.e plus amusant, le plus fort devrais-je dire, c'est que le muet aidait le menleur à mentir. Avec force gestes, il montra que le serpent s'était élancé dans l'air pour venir mordre Raymond, et que moi je les avais renvoyc'S sans même les payer. Un muet qui nienl est un comble. Mais celui-ci est également un lils de Mucambeiro: bon chien chasse de race.
limai. — Mes gens vont abattre un arbre pour se procurer n\w plandie indispensable à la réparation du canot. Chico et Estève se chargent du Iravail. Us vont aussi vile que possible.
Les moments les plus ennuyeux du voyage sont ceux pendant lesquels on ne voyage pas. Ces arrêts forcés sont toujours d'une grande tristesse.
Toute suspension de notre vie active produit en nous le même eliet phvsio- logique que si un de nos organes cessait de fonctionner.
Ouand on a d'un cê)té un horizon borné par des rochers noiis afireusement déchiquetés, de l'autre la forêt vierge avec sa végétation luxuriante, qui vous étouflè sans laisser passeï' le moindre souffle de vent, l'arrêt foi'cé ressemble à une mort anticipée.
Si avec cela l'âme est triste et le cerveau hanté d'idées noires, un grand dégoût de la vie envahit tout l'être, on ne peut plus diriger ses pensées, en remonter le courant, cl tout dans l'existence n'est que désespérance. [Jn mirage ail'ieuv nous fait apparaître toutes les choses sous un lamentable aspect. On se
VOYAGE AU CUMIN A.
persuade qu'il n'y a ici-bas qu'ennuis, anieilumes, cruelles désillusions. Plus de désirs, plus d'espoirs. On en arrive à souhaiter la mort avec la conviction qu'elle est l'unique remède à cette horrible soullVaucc. — Oui sait d'ailleurs si le mépris de la vie et l'amour de la mort ne sont pas le commencement de la
Fifjéua luiiciimlj
sagesse? Vienne la reprise du travail, le signal de la marche en avant, ces tristes pensées son! balayées en un clin d'œil, le mirage a disparu, la vie renaît.
22 mai. — Le canot est à peu près en état de voyager. Après le déjeuner nous partons. 11 nous reste encore sept petits sauts de o m. 73 à 2 mètres pour en finir avec la caehoeira do Infèrno. Nous avons la bonne chance de ne plus avoir à décharger (|ue trois fois le canot.
VOYAGE AU CUMIN A. ô")
Au-dessus du dernier saut do Inferno, la rivière s'élargit ])rusqiieraent, à près d'un kilomètre. L'effet est magi(|ne ; en sortant de ces canaux ('troils et som- bres, on est heureiiv de respirer tant d'air et de voir tant de lumière.
De grandes îles sont parsemées au milieu de la rivière devenue libre. Nous aiuions pu faire un bon vovage, si subitement Guilhermo n'était pris par une fièvre qui nous oblige à camjier à 1 île do ^lolongo.
Afais il est superbe, (Iniilicrmo, avec sa fîè^re. Ses gc-missemenls attendri-
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Piclugi;i|ili
raient un cœur crédule. Le mallieur est pour lui que je ne oois pas à sa maladie. La fièvre de Guilhermo n'est que de la paresse. Il se croit un person- nage important. Je vois, d'après sa manière d'agir, qu'il pense diriger mon explo- ration à sa guise et je vais le détromper. Je m'approche de son hamac et je lui tiens ce petit discours qui lui servira de quinine.
« Guilhermo, je vois que vous êtes très malade; vous ne pouvez l'aire le vo\age avec moi. Demain malin, je vous déposerai sur la rive gauche avec votre
r,4 VOYAGE AU CUMIN A.
sar, votre hamac el un sabre d'abalis. Puis vous vous en irez chez vous, vous n'en èles pas encore bien éloigné. Un homme comme vous ne peut pas se perdre dans la forèl.
Mais, Madame, répond-il. je ne suis pas bien souffrant, je n'ai qu'une
petite fièvre de rien, demain je serai probablement mieux. »
.Te savais bien qu'il n'aurait pas besoin de quinine, cette douche suffit.
o3 /jiffi, — (kiilhermo est le premier levé, il aide même José à faire le café. .Te l'entends dire à son compagnon : « Senlior José, ces blancs n'ont pas de cœur. »
Nous passons le Iravessào do Molongo à la perche, le canal est ri\e gauche, nous arrivons de très bonne heure à la cachoeira do Cajual.
Cachoeira do Cajual, quatre travessôes, tous très fort. Nous déchargeons .loaninha et prenons un sentier déjà tracé rive gauche. Ce sentier a environ im kilomètre, d'après mon podomètre. I.e canal est également rive gauche; sur la rive droite de petites îles, quantité de pierres et peu d'eau.
Beaucoup de castanhas sur la rive gauche. Jamais personne n'est venu jusqu'ici pour la caslanha. Je le comprends, car il n'y a pas assez de bras pour la ramasser en bas des eachoeiras. Personne ne voudrait essayer de venir de loin pour en faire la récolte, ce serait une grande fatigue.
A I heure de l'après-midi, nous voici devant d'énormes pierres revêtues (le dessins indiens. Je ne sais pas si une piclographie aussi rudimentaire servira un joiu' il quelque chose. Je noterai pourtant avec soin toutes les pierres dessi- nées que je verrai dans la rivière. Peut-être contribueront-elles plus tard à i-onstater d'anciens rapports entre des groupes humains parfois fort rioigncs\
Cette pictographieest loin, oh ! bien loin, des belles inscriptions de Palauqué, mais enfin elle démontre qu'autrefois il y a eu des Indiens dans celte rivière aujourd'hui déserte. C'est le seul vestige qui en reste, car la forêt vierge envahit tout, la belle forêt vierge pleine d'une odeur humide de végétaux pourris, odeur que le vent nous apporte avec une persistance insolente. Tci toute la nature est hostile au voyageur fatigué : la faune, la flore, les éléments.
1. M. <lo Qii:ilrcf;igcs. — 1.' Es jncc humaine.
VOYAdE AU CUMINA. m
Sur la rive gauche deux îles: l'île das Pombas et l'île do Talu. Cv sont deux petites îles de végétation rabougrie, des sarranzals, des pierres et du sable. Il est à remarquer que les Mucambeiros en fuite n'ont donné une dénomination qu'aux très petites îles, celles où ils campaient provisoirement, où ils ne pou- vaient être surpris ni en aval ni en amont.
Rive droite^ l'entrée du furo do Pindobal avec très peu d'eau. La similitude qui existe entre le Trombetas et le Cuminâ est frappante. Au Trombetas un très grand saut, le Jacicury', ici un saut très haut, l'Inferno ; au Trombetas le furo do Damiano allant d'aval en amont du Jacicury, furo sec et impraticable, ici au Cuminà, le furo do Pindobal allant d'aval en amont do Inferno : comme le furo do Damiano, il est tellement sec qu'il n'est pas navigable. Le même soulèvement géologique doit avoir produit ces deux eaehoeiras qui se trouvent être identiques da)îs deux rivières voisines.
En amont, rive gauche, voici la bouche de l'igarapé Samahuma. Ci'est lie cet igarapé que le Padre Nicolino" est parti dans le centre de la foièt vierge poui' faire un sentier de la bouche de l'igarapé Samahuma jusqu'à la bouche de l'iga- rapé des Roucouyennes où il espérait rencontrer des Indiens et les eampos geràes, d'après les fausses indications que les Mucambeiros lui avaient données.
Kn amont de l'igarapé Samaliinna, rive gauche également, nous rencontrons la première tapera^ des Mucambeiros. Elle appartient à la ^ieille Figéna, la forêt vierge a à peu près tout repris. Cette tapera s'appelle Macaco. Le nom vient-il d'un singe qu'un chasseur aurait tué en cet endroit ou de ce que la vieille Figéna a une ligure anthropoïde? {Voir pho/og/ap/iie .) Toujours est-il que nous sommes en plein dans les macaques : tapera do Maoaco, igarapé do Macaco, serra do Macaco, île do Macaco où nous campons et où nous ne voyons aucun macaco.
24 mai. — - L'ne pluie fine, imperceptible, formani une épaisse nuée froide qui nous glace, nous oblige à attendre un peu : il me serait impossible de prendre une direction avec cet épais brouillanl,
1. Voir Foyage au Trombeius.
2. Voir Campos génies, cbapiuc X, |>af;i'!, 141 t-L siiivaiUes.
3. Tapera, .nnriciiiic lialiitatioii iili.iiulouiK'c.
5(1
VOYAGE AU C.UMINA.
Le bon soleil de l'cqualeur le dissipe en un instant.
Le lit de la rivière est sablonneux, déjà de belles plages appaiaissenl. Guilliertno me dit que l'été elles vont presque d'une rive à l'autre, il n'y a qu'un étroit eanal où tout au plus peut passer une montaria. De plus, c'est un endroit de prédilection des tracajas'. Malheureusement, ce n'est pas encore la
Cachociin do V'anidourosinho.
saison de la ponte. Hive droite, la tapera d'Urueuri appartenant a Lotliario, beau-père de mon guide.
Sur la même rive, un peu en amont, voici la bouche du Kio j'cnécuia, la rivière on il v aurait des Indiens Panais. Presque à son embouchure, la Pénécura reçoit l'igarapé de Santa Luzia qui prend sa source à la montagne du même nom (jue l'on aperçoit à une dizaine de kilomèlres dans l'intérieui'. De la montagne de Santa Luzia jusqu'à la l'cnecura le pays est plat, sans incident.
1. Tiacajd, toilue d'eau.
vovAOK al; cumin a.
57
c'est à celte montagne que Lotiuuio a eoiiduil le Pèie Micolino |)om- lui montrer des Indiens qui n'y avaient jamais habité. Il fit faire à ce très crédule rère, trop bon pour soupçonner la fausseté de son guide, un long voyage dans la Pénécura, vo\age pendant lequel le Père Nicolino souffrit cruellement de la faim, sans j)ar\enir à Aoir ces fameux Indiens qui, d'après les dires des JMucambeiros, étaient en relations journalières avec ces deiniers.
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Uu canal dans la cacliot-ira \ aradoMiusiuli
Guilherrao est très offusqué de constater que je connais l'histoire du Cumina, et de me trouver incrédule aux mensonges qu'il me débite à la douzaine.
Nous passons successivement quatre laperas. Ce sont : ri\ e gauche, Formîgal et Jawary appartenant à Santa-Ainia et à sa femme, Lixramenlo au vieux Tarô; rive droite, S. Antonio à Coletta, sœur de Figéna.
Il est à remarquer que toutes ces taperas sont placées de maniei e a ne pouvoir être surprises. La vue s'étend très loin, en amont et en aval. Il est impossible à un canot de s'approcher sans être aperçu.
08 VOYAGE AU CUMINÂ.
Hive droite, je remarque les deux bouches de l'igavapé Aijua Fria, un igarapé très grand. Guilhermo l'a remonté pendant dix jours avec Horace ((ui était venu au Cuminâ pour chercher de l'or. Guilhermo n'a pas vu d'Indiens, ni rencontré des vestiges de leur séjour en ces lieux, mais il sait tout de même qu'il y en a à la source de l'igarapé. Je me contente de hausser les épaules.
Aujoui'd'hui est notre meilleure journée de marche depuis le commencement du voyage. La raison bien simple est facile à dire : la rivière n'a presque pas de fond, nous avons toujours marché à la perche. î»Jous arrivons à G heures à l'ile do Mcl, il fait presque nuit.
Le soleil de l'équateur me joue de jolis tours. Mon nez, mes joues el mes bras sont d'une magnifique couleur écarlate. Si j'avais quelque coquetterie, je pourrais souffrir de ce petit accident. Mais qui donc s'aviserait d'avoir de la coquetterie ici?
2.3 mai. — Cachoeiia do Mcl., un 1res grand élargissement de la rivière, une grande île, d'autres plus petites, des pierres, avec de l'eau partout sans un seul canal praticable.
Le déchargement du canot se fait au milieu de la rivière, la charge est déposée dans la dernière île de la cachoeira en amont, (l'est deux kilomètres à faire en passant d'une pierre à I autre, avec parfois de l'eau jusqu'à la cheville, souvent jusqu'à la ceinture.
Les huit travessôes do Mel sont lestement parcourus; avant déjeuner nous sommes à la cachoeira do S. Nicolaii.
Cachoeira do S. Nicolaû. Un grand pédral, rive droite, barre la rivière et oblige l'eau à s'échapper par un étroit canal, rive gauche. Un seul dénivel- lement de 70 centimètres, mais le courant est si rapide qu'il faut passer le canot à sec sur le pédral.
A la cachoeira do S. Nicolaû, je compte quatorze pierres dessinées '. Je prends des photographies de ces dessins, j'étudie chacun d'eux, comme si, par la seule force de ma volonté, j'allais décider ces rébus indéchiffrables à s'expliquer eux- mêmes.
Mais, ce qui ne fut pas du tout de ma volonté, c'est un petit accident qui
I. Voir la planche de piclogiaphie iiidicniir .1 la lin du xoluinc a\ aril-iieiniéie giaMirc
VOYACIE AU CUMIN A. r.9
m'ari'iva. Je photograpliiais, j'avais le voile noir sur la tète, avançant, reculant, oubliant complètement où j'étais grimpée, gesticulant si bien que je tombai dans le vide d'iuie hauteur de i m. h).
L'appareil s'en alla de son cote, le verre dépoli se brisa. Après un sérieux examen, je constatai avec plaisir que j'avais encore mes bras, mes jambes, ma tète. Seule, ma colonne \ertébrale se plaignait un peu, oli! très peu. Il y a des grâces d'état pour les photogra|)lies aml)ulants.
La cachocira do Bclliscdo cuire le pédral cl la plage du même nom a deux travessôes (jue nous passons à la corde sans tiécharger.
La cachocira do l'aïadouroRinho est une des plus ennuyeuses du Cuminâ. Nous parcourons quatorze travessôes formant tous des sauts. Il y a un chemin par terre, un varadouro, live droite, mais mon excellent Cinilhermo n'en a parlé qu'en descendant. En montant, il nous racontait que le canal était rive gauche.
.loaiiin/ia passe à vide et à sec sur des pierres à angles aigus. Mes gens font un travail de Titans. A chaque instant, ils sont tenus de soidever le canot sur leurs épaules. \ celte besogne, ils ne sont que trois, Guilhermo, comme la mouche i\\.\ coche, parlant beaucoup, conseillant sans cesse, cl ne faisant jamais rien.
Au déjeuner José ne peut manger, il crache le sang. Cela est la conséquence d'im ellort qu'il a dû faire en soulevant tout seul la proue du canot, tandis que les deux autres le poussaient pour le faire avancer.
Au fliner Estève ne peut que remuer difficilement la jambe droite qui s'est trouvée prise entre une pierre et le canot. Chico n'en peut plus. Il va se cou- cher sans dîner : c'est fl'un mauvais signe, car Chiquienho est toujours de bon appétit. Guilhermo n'est pas fiuigué et pour cause : vilain bonhomme!
Le 27, nous sommes en amont de la cachoeira de Varadourosiuho (|ui nous a coûté deux jours de travail et cinq déchargements.
Rive gauche, l'igarapé do Retiro et le sentier de l'Anglais. L n Anglais vint jusqu'ici il y a environ six mois; il cherchait de l'or, il fit faire ce sentier qui va de la cachoeira do Retiro dans le centre. On peut marcher, parait-il, pendant trois jours dans ce sentier qui va jusqu'à la rive droite de l'igarapt' do Retiro. L'Anglais, ayant pris les fièvres, est reparti.
w voy.\(;e au cuminA.
La cachoeira do lictiro comprend d'étroits c;niaux avec six sauts, nous y pénétrons.
Guilhermo a la triste idée de choisir le pédral le plus long pour transporter les bagages en amont de la cachoeira : c'est le seul chemin, assure-t-il. Cette longue trotte, avec le soleil brûlant et les pierres chaudes, fatigue énormément
mes malelols. le ne veux plus de pareille mannnivre, je Aois arriver le moment où les pauvres garçons tomberont malades. Désormais, nous ferons im sentier sous bois sur une des ri\es, ainsi f|ue nous en avions l'habitutle dans les autres voyages.
Guilhermo n'aime pas le bois. Il tient à nous faire décharger sur les pierres et dormir dans les très jjetites îles. En voici la raison: les Mucambeiros, fuyant leurs maîtres, étaient dans l'obligation de se tenir toujours sur le qui-vive. Afin de ne laisser aucune ti'acc après eux, pour ('Ire plus dillicilcmenl sur[)ris, ils
VOYAGE AU CLMINA. il
déchar^eaienl, a la mode de mon guide, leurs provisions siu' les |)ieiTes, ils dormaient dans les petites des.
Du moment que je ne suis pas en fuite, que je n'ai ni le besoin ni la coutume de me cacher^ cette façon de voyager ne fiiit pas mon alfaire.
Les vivres sont partie en amont partie en aval de la caehoena; une forte averse nous a\ant retardés, nous sommes surpris par la nuit. Nous voilà au milieu de la eachoeira do Reliro, sans vivres, sans hamacs, sans vêtements de rechange! Nous sommes tous fumeurs, donc nous avons tous des allumettes. Je
Pass.ige du cauot sur It-s pient
fais faire un bon feu, |)uis nous nous séchons: après quoi chacun s'étend sur une pierre et s'endort.
Je me suis mise très près du feu, couchée sur une grande pierre plate, une pierre plus petite me sert de mol oreiller. Le lendemain je suis moidue, j'ai les membres brisés. Pour dormir, les pierres sont loin de \aloir un lit tle plume.
■iS/iiai. — Nous arrivons pour déjeiuier en amont de la eachoeira do Rctiro. Il était temps: vingt-quaire heures sans manger en travaillant beaucoup, c'est excessif.
Cavlioeira do Pratn. — Rive dioite, un seul saut de i m. h). Rive gauche, plusieurs travessOes. Il n'y a point de canal. Par endroits, l'eau coule sous les pierres : nous devons alors complètement décharger le canot.
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i-I VOYAGE AU CUMINÀ.
>îoLis campons clans une petite île, en aval de la périlleuse cachoeira da l'iiarara.
2() mai. — La caclioeira da Pirarara est un vaste eliarap de pierres : des pierres et toujours des pierres^ puis trois petits canaux étroits dans lesquels l'eau s'engouffre avec impétuosité.
Guilliermo veut encoie faire décharger sur un immense pédral. Celte fois-ci je me fàciie pour tout de ])on et je vais avec Estève chercher le meilleur canal, nous aviserons ensuite pour le déchargement s'il y a lieu de l'eff'eetuer. Guil- hei*mo connaît certainement le chemin; il est payé pour nous le montrer, il le fait sans conscience. Parfois, on supposerait qu'une mauvaise raison ou un intérêt quelconque le pousse à me nuire, à fatiguer inutilement ma troupe.
Hier soir, en péchant, il a trouvé le moven de se faire mordre au pied par une trahira. Aujourd'hui, il est incapable de mettre le pied dans l'eau, il regarde travailler ses camarades : cela fait son affaire.
Un bon canal nous comblerait de joie et diminuerait la fatigue de mon équipage. 11 i\\ en a point dans cette cachoeira où une fois de plus nous jouons de malheur. Le moins mauvais est celui de la rive gauche. Nous déchargeons également sur la rive gauche.
Nous passons sept travessôes avant le déjeuner et six dans l'après-midi pour arriver jusqu'à l'île das Gallinhas où finit la cachoeira da Pirarara. Je ne sais pour quelle raison cette cachoeira se termine là : le même pédral et les traves- sôes continuent sans interruption jusqu'en amont de la Casinlia de Pedras.
Nous nous arrêtons à l'île das Gallinhas bien qu'il ne soit que 3 heures, mais notre canot a besoin d'un nouveau calfatage, les pierres des cachoeiras ont enlevé brai et étoupe.
Je regarde tristement le désolant paysage qui s'étend devant moi, en aval, aussi eu amont : ce ne sont que des pierres séparées les unes des autres par des cloaques et je suis à me demander comment ces vastes espaces couverts d'une eau croupissante, sous un soleil tropical, ne nous rendent pas tous malades à en mourir.
3o mai. — Guilhermo se réveille en gémissant : son pied lui fait mal; de plus, hier soir, une piranha l'a mordu à la main droite, tout s'acharne après nous, le voilà hors d'état de me rendre le plus léger service.
VOYAGE AU CUMINA. ■ iô
Chico calfate le canot, nous sommes prêts de bonne liciire et nous parlons bien vite pour de nouvelles cachoeiras qui vont le décalfater à nou\cau.
La cachoeira da Torrr est une suite de petits travessôes et de rapides (jiie nous passons à la corde sans décharger; le canal est rive droite.
Ce nom de Terre lui vient d'un amas île grosses pierres, amas que nous avons déjà souvent rencontrés el qui n'éveillent nidlemenl l'idée dune tour.
La (•(ichociid (la Casinha de Pcdras doit sou nom à une grosse iiicrre suspendue et soutenue par trois autres plus petites : elle forme un petit ai)ri.
Quatre petits canaux et trois travessôes, le canot est (U'-chargé par la rive droite et passé par le second canal de la rive gauche. Te trouve une |)ierre avec delà pictographie à coté de la Casirilia de Pcdras.
Nous arrivons pour déjeuner à la pointe du lirro liraiico. Je vais avec Cuilliermo et deux matelots à la recherche de brai, nous avons la chance d'en trouver immédiatement plus que nous ne voulons en emporter. I /arbre à cire vit ici en famille, j'en compte une dizaine de pieds autour lie moi, etGuilhermo me dit que si nous allions plus au centre nous en trouverions davantage. .Te fais emplir deux seaux, cela nous suffira pour braver notre canot.
Notre Joaninha est toute parfumée pai" la douce et agréable odeui' de cette cire végétale.
La cachoeira do Bréo Hraïu-o a deu\ travessôes que nous parcourons à la corde sans difficulté.
La grande île da Tracuà est transversale au milieu de la rivière. Nous avons, en passant par la rive droite, quatre kilomètres de rivière libre de la cachoeira do Bréo Branco à la cachoeira fia Tracuii.
La cachoeira da Tracuà a trois canaux. Celui de la rive gauche est très sec, celui du centre est périlleux; il nous reste celui de la rive droite qui a peu d'eau, mais où nous passons sans danger les cinq travessôes dont se compose la cachoeira.
Rive droite, trois petites îles au milieu du pédral où, sans terre végétale, des sarranzals, des araças et des génipas sont d'une belle venue. Les rayons du soleil et l'humidité ambiante sont la cause de ces phénomènes vitaux.
Au-de.ssus de la cachoeira la rivière devient libre, l'eau tranquille ne parait pas avoir de courant, c'est avec plaisir que mes matelots rament clans ces eaux
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VOYAGE AU CUMIN A
calmes qui feint contraste avec les terrililes ealaracles {|ne nous venons de traverser. Il n'\ a pins à s'occu|)er tin meillenr canal, nous avançons sans peine an hinit cadencé des rames.
IS^ons n'avons qn'à regarder le ciel toujoiu's brouille de nuages, qu'à supporter aisément un climat brûlant et humide qui donne la vie luxuriante à de magnifiques frondaisons, tout en restant méchamment ironique
Caclioeiia ilo liclijo. Ti
envers le voyageur auquel il ne permet aucune illusion, aucun mirage.
Au milieu de tontes ces poussées vers la vie, pas une plante qui puisse vous nourrir : c'est beau, mais c'est inutile. Il es! viai que cela n'est peut-être d'autant pins beau (pi'à cause de sa complète inutilité.
ji mai. — Le plaisir de voyager sur des eaux paisibles a été d'une durée très limitée.
A|)rès avoir dormi à la pointe d'amont d'une petite île, dans une direction ou(>st-est, dès 7 heures du matin nous sommes à la cdchoeini do Scvciino.
VOYAGE AU CUMIN A. ir.
II est inutile de chercher le meilleur chemin, car il n'y a qu'un étroit canal avec 1res peu d'eau. La plus grande partie de l'eau de la rivière s'engouffre en amont sous d'cnorines pierres cl vient sortir en aval avec IVacas, faisant des remous qui menacent à chaque instant d'engloutir notre .lodiiin/ui. Les deux dénivellemenls de cette a/if^nsfou/ri nous obligent à débarquer.
En amont, c'est de nouveau la rivière calm<', l'eau dévalant doucement entre des plages de sable. La rivière élargie a peu de foiul : sin- les rives, de petites collines avec des castanhas en abondance.
Gachoeira do Armazem. — Une roche creuse formant une petite grotte où cinq à six personnes pourraient s'asseoir, mais non se tenir debout. Cette roche est appelée le Magnsin par les Mucambeiros et elle a donné son nom à la cachoeira.
Pour dtjeinier, nous nous installons dans le Mcigasiii^ où nous jouissons
'iC. VOYACE AU CUMINA.
d'une agréable fraîclieur, fraîclieiir d'aulant plus appn'ciie fp»^ nous ne sommes point habitués à un pareil sybaritisme.
Nous passons rive droite quatre travessoes. Le premier esl très fort. Mes matelots ne sont que trois poiu' travailler, aussi se fatiguent-ils beaucoup, (iuilhermo est resté dans le Magasin ; il prétend qu'il ne peut aller au soleil, les deux morsures de trahiras lui donnant la fièvre. C'est une fièvre extraordinaire que celle de (ruilhermo, une fièvre ennemie de tout travail qui n'empêche point notre homme de très bien manger.
Cachoeiia da liampa. — Lne superbe rampe en penle douce, rive gauche. Au-dessus de cette rampe de gigantesques cactus (des jamacarus), d'énormes pieds de croas, plante dont les fibres servent à faire de la corde d'une belle couleur blanche, des ananas sauvages; de loin, ces plantes font un effet magnifique et leur ensemble donne l'illusion d'un spicndide jardin d'agrément.
Mais contentez-vous d'admirer de loin, ces belles plantes ne sont point sociables, elles sont couvertes de dures épines; si vous avez la hardiesse de les toucher, vous payez un peu cher votre témérité.
Je veux prendre une photographie de ce tableau de nature. L n homme près d'une plante sera un terme de comparaison. J'envoie Estève auprès d'une cactée. Il en revient littéralement criblé d'épines imperceptibles, le soir il a les mains et les pieds tuméfiés.
Nous ne pouvons passer rive gauche où pourtant le canal est très bon, car la rampe se continue dans le lit de la rivière et les pierres sont si glissantes qu'il est impossible de se tenir sur les pieds pf)ur remorquer le canot avec la corde. Rive droite, (piatre travessoes que le canot passe à vide.
Nous nous arrêtons à File da Pcdra Prrta. Ce nom lui vient d'une énorme pierre granitique noire, mesurant 2j mètres de longueur sur 13 de largeur et 9 de hauteur. Ce bloc géant est posé en amont de l'ile.
Il est 4 heures, nous sommes déjà dans la pénombre tant le ciel est bas, surliaissé encore par de gros nuages noirs. L'orage avance sur nous avec rapidité. Voici l'averse, nous n'avons pas eu le temps d'élever la tente. Assise sur une pierre, avec mon caoutchouc et mon parapluie, j'attends patiemment que la pluie s'arrête.
VOYAGE AU (.LIMIXA. 47
Il est des jours d'une tristesse infinie, ils sont nonil)reii\ [)Oiii' moi ces temps giis de deuil. l'Ius en harmonie avec mon âme que les temps clairs et gais, ils n'en |)èsent néanmoins que plus lourdement sur moi, ils me rappellent les heures douloureuses de mon existence, ils me doiuient presque le dégoût de la vie.
i'^'' juin. — Chaque matin, en me réveillant, le jour qui commence me semhle plus pénible à passer que le précédent, l'ennui qui est mon insépanihie compagnon m'enserre de plus en plus. Il me faut absolument marcher, prendre des directions, inscrire des angles, passer des caclioeiras. Mon ardeur au travail n'est soutenue que par la lâche sacrée que je me suis imposée et (pie je poursuis sans relâche.
La caclioeira do To/inu est très forte. Nous avons d'abord de forts courants rive gauche; puis, au milieu de la caclioeira, nous traversons par un étroit canal et nous allons chercher un chemin rive droite. Les trave.ssùcs d'amont de la rive gauche étant très forts, notre canot ne résistei-ait pas à l'impétuosité du courant. Nous mettons toute la matinée à vaincre les six travessôes de la cataracte; ils forment ensemble un dcnivellemeut de plus de 8 mètres.
Avec la caclioeira do Torino, nous finissons la première partie des cachoeiras héroïques, l^endant i4 > kilomètres en amont jusqu'à la caclioeira da Paciencia, nous n'avons plus que de petites cataractes que nous pourrons franchir sans décharger le canot. Mes gens seront moins fatigués et nous ferons chaque jour davantage de chemin.
CHAPITRE IV
En amonl do Toiino. — Un jacaro. — Tapera do \azaret,h. — Ii;ai'a|)i- do Rrniedia. — Ho cl SeiTa do ïuriman. — Tapera de Santa-Anna. — P>ives en lorniation. — Tapir, espérance déçue. — Point de gihicr. — Les balatas. — Matelot ennuy('. — Cacliocira do Tajiin. — (laclioeira do Taxi. — llailioeira dû Cajual. — Mctiei' d'explorateur. — Les Indiens de Giiillieriiio. — Un tapir blessé et [)ris. — Correction à .losé. — Caelux/Ii-a da l'oanna. — > iandc de tapir, — La forêt vierge. — Sentier des indiens l'iànoeotôs. — Tapi'ia de S. .losé. — l^a lièvi'e. — Tristesse de l'isolenn'iil. — Moyen stupide de se guérir de la lièvre.
Il n'est |)as facile de rendfc iiiléressiiiiU' lu leeliire (l'iiiie lelalion tle voyage lorsque ce voyage se fait dans un pays inhabile où les mêmes paysages se répètent à l'infini et (jnand surtout la |)rineipal(> qiialiU' du récit doit être la vérité exacte des faits, des accidents. D'ailleurs, ini e\|)l()ral('ur n'est pas pa\é pour faire de belles phrases. Il n'a pour mission que de lairc connaître le pays qu'il visite, il trace le chemin que le colonisateur deyra ensuite peu|)ler et cultiyer.
Le récit que je fais de ce voNage au (Ituiiinà est inie série de lails techniques que j'énumère sans trop soigner mon style; il me faut marcher, toujours marcher, le temps me presse.
En amont de la cataracte do Toituo, la riyière a peu de fond; nous allons souvent à la perche en cherchant notre chemin entre des plages ou des pierres, en faisant des zig/ags d'une rive ti l'autre.
Un jacaré trop sociable vient en reconnaissance à une très petite distance de notre canot. Je lui envoie une balle poin- lui mettre du plomb dans la tête, il en est très incommodé. 11 se laisse emporler par le courant, le yentre m l'air : manière de voyager des jacarés morts.
VOYAGE AU CUMINA
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Rive gauche, l'igarapé de la Prain Branca a, à son eml)oiicluire, une plage haute formée de sable blanc.
Rive droite, la tapera do Nazareth, appartenant à Santa- \nna. La forêt vierge a toujours rejiris, les nouvelles pousses sont à la même hauteur que le bois environnant, il est utile d'apprendre pour le savoir, car rien ne le ferait supposer, qu'il y a eu autrefois un défrichement en cet endroit.
Cachoi'iia do Reliro, rive eauclie.
Celle lapera est à l'embouchure de l'igarapé do Remedio, un igarapc assez grand où les Mucambeiros allaient chercher de la salsepareille.
De l'ile de Taruman, en face de la serra du même nom, jusqu'à la tapera Sanla-Anna, la rivière est encombrée par des pierres, la navigation devient difficile.
A la tapera Santa-Anna, sur la rive gauche, les arbres de la capuera sont un peu plus bas cjue la forêt environnante. Santa-Anna est moins vieille que Nazareth.
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ôO VOYAGE AU CUMINA.
Nous marchons jusqu'à la iitiil jjurec que nous ne l'encoiilrons (jiie des rives en formation, rives composées de limon et de détritus végétaux, rives sans consistance où l'on ne peut marcher sans s'enfoncer dans une houe nauséalionde.
Nous trouvons enfin un chemin de tapir. La terre, ayant été hattue, est plus dure. Nous en profilons pour aller camper dans la for«H à une cinquantaine de mètres de la rive.
Si le tapir avait eu la honne idée de venir hoire pendant la nuit ou le matin de très bonne heure, cela nous aurait fait plaisir. Il v a longtemps que nous n'avons mangé de viande, chacun s'endort avec la perspective riante d'être le premier à voir le tapir et avec le désir de le tuer.
1 juin. — Le tapir n'a point paru. Il a plu une partie de la nuit. I^a tente, ayant été mise à la chute du jour, n'a pas été bien étirée et nous nous sommes mouillés. Etre le jour inondé par la pluie n'est en somme qu'une bagatelle, tandis que la nuit c'est désagréable. Le lendemain on s'éveille maussade et courbaturé.
Malgré l'attention soutenue avec laquelle mes gens fouillent des yeux la rive, ils ne voient rien, pas une pièce de gibier ne se présente. Ils sifflent les macaques, imitent à la perfection le liocco et l'agami, appellent le tapir à s'y méprendre, mais rien n'apparaît. Nous n'avons pas de chance.
Nous voyons bien un ménage de jacarés, une famille composée de cinq loutres, une maman capioura allaitant ses deux petits; toutes ses bêles nous laissent approcher très près d'elles, pas une n'éprouve de frayeur, elles semblent deviner qu'elles ne sont pas comestibles, leur instinct les guide assez pour leur faire comprendre qu'elles n'ont rien à craindre.
A l'Ilha da Barreira Branca, nous vovons du gypse à la pointe d'amont.
Depuis l'île da Sauba, nous avons sur les deux rives une grande quantité de ces beaux arbres bien connus dans les Guvanes : des balatas. Il y a trois variétés de balatas : le balata rouge ou balata de montagne, le balata indien et le balata blanc ou à gutta-percha. Le balata donne un petit fruit gros comme une |)rune, d'un goût fort agréable.
Quand un matelot se réveille ATtoRiiEctDO, c'est-à-dire agacé, notre voyage en souffre d'autant. Il rame |)eu et mal, sa figure est renfrognée, il
VOYAGE AU CUMINA. M
•gronde, ne trouve rien de bien, l'eau court trop vite à son gré ou la journée de travail est trop longue, il querelle ses camarades. Si vous axez à passer une cachoeira, prenez garde; il pourrait mettre le canot dans un courant ou dans des remous pour amener un naufrage, veillez à ce qu'il ne laisse l'embarcation se briser sur une roche : c'est sa façon de dissiper sa mauvaise humeur.
Dans ces moments, mon caractère violent me sert admirablement. Mon mari eut à souffrir avec ses équipages composés exclusivement de nègres. Sa nature ilélicate, son esprit élevé, sa philanthropie exagérée s'accommodaient mal avec la brutalité nécessaire parfois avec ces natures-là. Aujourd'hui, c'est José qui a besoin d'être réprimandé. Il est servi à souhait, il se souviendra de ma semonce.
Cachoeirinha, deux rapides que nous passons à la perche.
L'estirâo ' du Tapii'i est une direction nord de plus de six kilomètres, la rivière a peu de fond, une grande plage rive droite et deux plus petites rive gauche.
Toujours des balalas sur les deux rives. Ils sont ici en telle abondance que, malgré la longue distance à franchir pour se transporter en ces lieux, l exploitation en serait encore lucrative.
Cachoeira do Tapiii, quatre travessôes de force moyenne, le canal rive droite est bon, nous allons à la corde.
En amont, et jusqu'à la cachoeira do Taxi, la rivière est sèche. ]>'eau est même insuffisante pour notre petit canot qui souvent touche le fond. Le lit de la rivière est tapissé de petits galets semblables à ceux que nous appelons cailloux de rivière — peut-être parce qu'on les trouve au bord de la mer — et qui servent à caillouter les allées de nos jardins.
"i juin. — En a\al de la cachoeira do Taxi, Chico a eu la chance de prendre deux gros surubims, qui sont les très bien venus, car ces jours derniers le poisson a peu mordu et le gibier ue s'est point montré.
Cachoeira do Ta.ri. — (Quatre traxessôes. Les trois premiers sont passés à la perche. Le dernier en amont étant un peu plus fort, nous oblige à remorquer Joaniiiha avec la corde.
I. Estirùo, lonsiie troUe,
b^l VOYACE AU CUMINA.
Une autre cachoeira sans nom. Rive gauche, elle a eintj petits ra|)iiles, d'énormes pierres, beaucoup de petites iles et trè> peu d'eau. Nous allons relativement très vite. Le grand canal est rive droite et n"a qu'un seul tra\essâo.
Cacliocird do ('(ijikiI. — IjC chemin est, ri\(' gauche, accosté à une rampe. Cette rampe est couronnée par un beau cajneiro qui, malheureusement, n'a
C.Tchoeira da Piraraia, rive dioilc.
pas de fi-uit en ce moment. C'est cet arbre qui donne son nom à la cachoeira. Nous trouvons trois travessôes que nous parcourons à la corde.
Depuis la cataracte do Torino^ les cachoeiras sont peu dangereuses et ibrt inofFensives. S'il en était toujours ainsi, je croirais faire une promenade d'agrément. Pour se sentir vraiment en exploration, il faut de beaux remous en forme d'entonnoir ou un très fort courant ou un canal périlleux.
Notre \ ie serait banale et monotone, notre profession insipide, si les jours se succédaient sans imprévu, si nous recommencions, comme cela arrive
VOYAGE AU C.UMINA. 55
souvent, chaque malin ce que nous avons fait la veille. Avant le dépari on peut rêver, \o\v en iniai^ination la grandeur et la beauté de la lâche à accomplir, la réalité a vite dissipé les illusions. L'existence est ici toute simple, toujours la même. On a constamment autour de soi la même végétation pro-
ii'ariua. ca
digieuse, le même ciel incandescent, les mêmes incidents, le même soleil fou de puissance qui nous affole le sang, les nerfs et les idées. Par bonheur, la pensée d'un devoir inéluctable, un danger inattendu à conjurer, une nouvelle difficulté à surmonter détournent notre attention et nous excitent.
Ils sont heureux les explorateurs auxquels surviennent des aventures extra-
tri VOYAGE AU CUMINÀ.
ordinaires, (|ui oui à vaincre les ëlémenls, à luller contre d'inexlricables périls. Moi, je vais tristement dans la lumière crue et blanche du soleil équatorial, n'ayant plus la curiosité des premiers voyages où l'élrangeté des formes des végétaux géants me ravissait.
La seule chose qui m'arrive et qui n'est point extraordinaire est que, en vivant ainsi à la sauvage dans un pavs désert, mon âme s'idenlifle au milieu, j'arrive à ne plus pouvoir jouir de la belle nature qui m'entoure. Et cependant celte nature ferait les délices de bien des civilisés.
L'île do Vapor que nous côtoyons est ainsi appelée parce que la pointe d'amont a la forme de la proue d'un vapeur.
L'île de Moquem est un peu plus en avant. Elle a, en amont, une plage assez vaste. Quand Guilhermo a accompagné le D' Tocantins, ils ont vu sur cette plage un boucan d'Indiens.
Guilhermo est toujours étonnant. Il m'assure que ce boucan avait été fait par des Indiens Roucouyennes, que ces Indiens sont là, sur la rive gauche de l'île, et que si nous approchons de cette rive nous serons fléchés, ces Indiens étant BRABos. La preuve, ajoute-l-il, que ces Indiens sont là, c'est qu'un peu plus haut il y a un igarapé qui porte leur nom. Ni lui ni aucun Mucambeiro n'ont jamais vu un Roucouyenne. N importe, cela ne fait rien, il est absolument sûr que ces Roucouyennes sont là.
Je lui dis que les Roucouyennes sont en elTet sur celte rive, mais très loin, qu'on ne les rencontre que dans le Haut Paru et ses affluents, que ce sont d'honnêtes Indiens bien plus civilisés que ne le furent jamais les MueamJjeiros. — Mon homme a l'air de ne pas me comprendre.
Vers le soir, Estève tue un canard : c'est une chance. Nous aurons à dîner ce soir.
Nous campons à la pointe d'aval d'inie grande île. A jjeine sommes-nous accostés qu'un tapir siffle de l'autre côté de la rivière, nous lui répondons vile, on décharge le canot et trois hommes traversent la berge pour aller rendre visite à cet intéressant pachyderme. Estève le tire à une très petite distance, mais noire gibier se sauve à travers bois avec une balle dans le corps. Il est déjà nuit dans la forêt, il nous est impossible de le poiusuivie, les chasseurs reviennent au campement.
VOYAGE AU eu M IN A. h:,
Nous nous reposons près de deux carbels (ails par les Indiens, ces carl)els sont de l'été dernier.
Il est très curieux de voir l'effet produit par ces deux mauvais carbets sur mes malelols. Chacun nettoie son Winchester et le charge. Chico, peu causeur d'habitude, ne parle plus du tout ; Guilhermo ouvre des yeux efrarés; Estève ne veut dormir que sous ma tente et près du pharol. José, sans doute, pour se donner du courage, boit [)lus de tafia qu'il ne lui en faut, aussi querelle-l-il ses camarades.
De mon hamac, je le prie de se taire et il se permet de me répondre :
» Je sais, dit-il, que c'est toujours après moi que Madame se fâche, et jamais après les autres.
— José, si je me fiche, c'est cpie lu le mérites. Demain malin, alors que In auras recouvré toute ta raison, je le causerai. »
Il va se coucher, point très tranquille, il sait que je ne manque jamais à ma parole. Malgré les fumées de l'ivresse, il se tiemande ce (pii lui arrivera le len- demain.
\ juin. — Les trois chasseurs retournent à la recherche du tapir. I^i pauvre bête est sur le bord de la rivière, elle est venue se mettre à l'eau pour calmer la fièvre que lui donne sa blessure. Elle est vite capturée, saignée, écorchée. Mes gens reviennent au campement pour couper la viande en morceau et la saler. A midi, nous pouvons partir; nous n'emporlons que la viaiwle du tapir, nous laissons les os pour les urubus.
Pendant que les antres sont allés à la recherche de notre gibier, José est resté avec moi. Il n'est pas très rassuré. Quand il me voit prendra un sabre d'abatis et aller dans la forêt couper une forte liane, il comprend tout de suite que cette liane lui est destinée. En effet, je lui donne une correction digne de figurer dans ses souvenirs.
Un moment après, j'ai eu regret de l'avoir fiappé si fort, je l'appelle et je lui dis :
• T'ai-je fait bien du mal? — Mais n'est-ce pas ta faute? Ne méritais-tu pas cette correction?
— Non, dit-il en souriant, Madame ne m'a pas fait mal. l ne mère bal tou- joiu's son fiis avec amour. >■>
56 VOYAGE AU CUMIN A.
Je reste e-hahie. Voilà un homme de trente-huit ans qui reçoit des coups et il a encore une phrase pour trouver que son maître a hien fait. C'est tout juste s'il ne me remercie pas.
Nous sommes dans une région de tiès grandes îles, de rive à rive la rivière a
Caclueira d:i Pirarara, caiial central.
plus de 2 kilomètres. Le lit tie la rivière est sablonneux, et nous allons avec des fonds de 2") centimètres à i mètre.
Nous rencontrons un ra|)ide que nous essayons de passer à la perche, mais la perche glisse sur les pierres, nous sommes obligés de nous servir de la corde.
Voici la fameuse ile do (iarafon, Tile où a eu lieu le massacre des Indiens Piânocotos de la I^oanna, j)ar les Mucaml)eiros ', et aussitôt, un peu en amont, rive droite, c'est l'embouchure de l'igarapé Poanna, où il v a de ces Indiens l'iânocolôs.
Voir Poaiina, Cliapitrc Vlllj |>.ig(>s 112 cl suivautcs.
VOYAGE AU CUMINA. 57
Cachoeira da Ponnna, deux rapides que nous franchissons à la corde. T.e
lit de la rivière est encombré par de petites îles et des pierres. En amont de la
grande île de la Poanna, nous voyons un campement indien cjui remonte à
peine à un mois, les feuilles qui recouvrent les carhets sont encore vertes.
3 Juin. — Nous partons de très bonne heure pour regagner le temps que nous avons perdu avec le tapir. Cinq minutes ajn-ès notre départ, nous sommes encore
Cachoeira da Piraiara, travessào d'aval, ri
arrêtés dans notre marche par un épais brouillard cpii ne permet même pas aux prouères de voiries pierres sui' lesquelles notre canot va achopper à chaque instant.
dette brume épaisse couvre toute la rivière, nous éprouvons une sensation de froid, je demande une couverture. Les matelots profitent bien vite de l'occa- sion j>our me réclamer un boujarou supplémentaire de tafia. Enfin, le soleil apparaît et darde ses rayons de feu. Le brouillard se dissipe et nous laisse voir le grand et éternel sourire du ciel bleu.
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bH VOYAGE AU CUMIiNÀ.
l*oiir déjeuner, j'ai un morceau de ta[)ir rôti sur la braise, .le dois me répéter souvent (jue c'est une viande excellente aiin de bien m'en convaincre. Certai- nement le tapir a une chair très savoureuse, mais..., il y a un mais. Cette viande bonne, excellente, fort agréable au goût, est un peu coriace et difficile à digérer pour un estomac qui n'y est pas habitué. Si pour votre malheur votre estomac la supporte, vous vous aperce\ez avec eliroi que cette viande a une propriété purgative exagérée.
Nous en souffrons tous, mais le plus malade est Estève qui véritablement fait pitié. Â 2 heures de l'après-midi, je suis dans l'obligation de faire une distri- bution générale de sous-nitrate de bismuth.
IJllimo ponte do castanhal. C'est ici que nous \ oyons les derniers castanheiros, en amont. Plus loin, après la bifurcation des deux bras, le Pariï et le Murapi, il n'v a pas de Castanhas.
Toujours des balatas sur les deux rives.
Les vestiges des Indiens sont de [)lus en plus nombreux. A la bouche de chaque igarapé, il y a un campement.
Nous recommençons à voir quelques collines isolées eà et là; depuis la cachoeira do Cajual, les rives étaient basses et l'intérieur paraissait ctrc un terrain plat.
Je désire arriver à la cachoeira da Faciencià aujourd'hui. Aussi, ai-je doublé la ration de talia. Nous fdons véritablement bien.
La rivière tourne à l'est et nous allons garder cette nouvelle direction jusqu'à l'igarapé des Koucouyennes; en amont des grandes cachoeiras, nous allons dans une eau morte, sans courant, sans rapide.
Les eaux sont calmes et tranquilles, le paysage est beau : de lointaines mon- tagnes diversement teintées arrêtent le regard ainsi que des gracieuses orchi- dées sur des arbres géants; mais, comme bien des choses ici-bas, tout cela est surtout admirable à distance.
Si au lieu d'aller au miheu de la rivière, on s'approche de la rive et qu'on jette un coup d'icil dans le sous-bois, la végétation est désordonnée, confuse, sale, laide et nauséabonde. Mais si l'on entre en pleine forêt, le taldeau est pire : les épines déchirent, les lianes arrêtent les pas, on est forcé de se baisser, presque de ramper ou d'escalader un échafaudage de brindilles qui s'affaissent
VOYAGE AU CUMINA. ôi>
sous lo poids du marcheur et le mettent un peu trop lirusquemenl par terre. Ou bien l'on enfonce dans la boue et les détritus végétaux en décomposition. De plus, les habitants de ces lieux marécageux se jettent avec rage sur le téméraire vovageur : ce sont les carapanas et les piaôs qui lui sucent le sang, les fourmis qui moi^dent si furieusement qu'elles déchiquètent la peau, les chiques, les carapates et les mueuims qui élisent domicile sur et dans votre individu. Quand on sort de cette belle forêt, qui de loin paraît si luxuriante, on est dans un état lamentable.
Rive droite, nous trouvons l'entrée du sentier des Indiens l'iànocotôs. Ce chemin va jusqu'en amont des grandes cachoeiras et nous dispense d'affronter quatre grandes cataractes que nous ne pouvions traverser et remonter qu'en six jours.
Rive gauche, la tapera de Senhor José. Elle est abandonnée depuis si long- temps qu'il est impossible d'en retrouver le moindre vestige. Un peu en amont, nous rencontrons une ilc avec de belles plages, nous nous arrêtons pour y dormir. Il en est temps, je n'en puis plus.
Il est des heures d'une suprême désespérance : ce sont celles qui précèdent un accès de fièvre. Nous sommes dans son empire, elle exerce ici un pouvoir tyrannique, aujourd'hui je lui paye mon tribut. Seule, sous ma tente, je subis la solitude dans son horreur. Malgré une épaisse couverture, sous laquelle je me couche, je grelotte avec les plus violents frissons de cette maudite fièvre. Isolée, dans les ténèbres de la nuit, je suis agitée par des cauchemars qui me font voir autour de moi toute une légion d'êtres fantastiques qui ricanent, me regardent, me frôlent. La fièvre augmente, c'est la nuit, c'est l'abime.
Oh! avoir un chez soi, être entouré des siens! De l'eau! de l'eau! Personne pour me donner un peu d'eau.
Et mes matelots sont là-bas, à l'autre extrémité de la plage, hors de la portée de ma voix. Ils rient, ils s'amusent, ah! Si je pouvais aller jusqu'à îa rivière, mais la rivière est loin et mes jambes sont faibles.
Je vois, tour à tour, mes hommes passer d'un côté à laiitre du foyer. Le foyer est rouge, les hommes sont noirs et luisants, la nuit est sombre et mon être brisé s'en va dans le nc-aiit. Oh! si j'avais un peu d'eau! Puis, c'est un som- meil de plomb semblable à la mort.
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VOYAGE AU CUMINA.
Bien que brisée par ce violent accès de fièvre, le lendemain je reprends le collier. La fraîcheur du matin, la splendeur empourprée du soleil levant me font oublier ma fatigue. Mais bientôt ce même soleil, sa réverbération dans l'eau me communiquent la même sensation que si les rayons de cet astre de
feu convergeaient sur ma tète. Je n'y puis tenir, et pourtant il me faut tra- vailler. Il me reste à employer le moyen stupide souvent utilisé par mes gens : aller me mettre à leau, un bain rafraichit le corps et les idées. « L'eau fait peur à la fièvre, disent-ils, et si l'on n'en meurt pas..., c'est qu'Allah nous protège. »
CHAPITRE V
Cachoeira daPacienciâ. — Travessôes récalcitrants. — La faim. — Une cigarette. — Cachooira clo Jacaré. — Les ananas. — Fausse alerte. — Cachoeira Rcsplcndor. — Ile montagneuse.
— Fatigues. — Estève et Gniliiermo. — Orage. — Solitude. — Oiseaux-raouclies. — Cachoeira Grande. — Les sucurijus. — Peur de me.s matelots. — Le meilleur chemin. — Cordonnier par force. — Aliondame et disette. — Estomacs de matelots. — Jaguar. — Igarapé des Roucouyennes. — .Toie de ma trou|)e. — Fin du sentier des Indiens Pianocotôs.
— Barracas indiennes avec provisions. — Photographies. — Guilhermo démoralise mes gens. — Confluent du Paru et du Murapi.
0 /ni//. — La nalure n'est ni triste, ni gaie, mais nous l'envisageons de l'une ou de l'aulfe nianièie, selon l'état de notre ànie. Aujourd liui, je la vois très sombre, (iela n'a rien d'étonnant après mon accès de liè\ re de la nuit passée.
Cacliocini iln Paciencià. — Deux canaii.x étroits séparés par une de rocheuse, i'ile dos Maguarys. Deux énormes barrages de rochers coupent toute la rivière, il faut encore une fois hisser le canot par-dessus la colline et trans- porter les vivres par un sentier que nous faisons, allant d'aval jusqu'au milieu de la cachoeira.
Le canal, rive droite, est impraticalile, ce n'est qu'une grande masse d'eau descendant avec la vitesse d'une trombe entre deux murailles. Il serait impru- dent de trop s'approcher de cette chute, nous nous contentons de la contem- pler d'assez loin.
Rive gauche, le canal n'est point bon, cependant le pédral un peu incliné permet au canot de passer. Le premier banc de roches forme trois chutes, trois marches d'un escalier gigantesque. Après ces trois premières marches, un autre banc forme également trois autres chutes beaucoup plus fortes que les pre- mièi'es.
r,L> VOYAdE AU (UMIXÂ.
Poiu' les trois premières chutes, le canot est hissé, rive gauche, sur le pédral incliné, pour les trois suivantes le canot est passé sur le pédral qui est accosté à l'ile dos Maguarvs. Il a fallu toute la journée pour la circulation du canot et des bagages.
Te reste toute cette journée en aval de la cachoeira. Ces longues attentes au pied des cachoeiras, au milieu des pierres brûlantes, sous un araça dont le maigre feuillage donne Fillusion d'être à l'ombre, ce n'est pas très confortable; j'aurais pourtant tort d en dire du mal, j'y goûte des joies infinies. Comme je suis seule des heures entières, j'arrive de rêveries en rêveries à oublier la triste réalité, je ne me souviens plus des ennuis de mon existence et mon moi s'en va loin, très loin, aux pays des chimères. Oh ! les beaux songes, les doux rêves que je fais à l'ombre des goyaviers sauvages! Tendres songes et rêves réconfor- tants que jamais personne ne saura et qui seuls procurent un peu de calme à mon âme tourmentée et endolorie, à mon cœur fatigué de tant de souffrances, à mon être qui aspire au bonheur suprême!
Nous campons en amont du sentier, rive gauche, au milieu de la cachoeira. Notre canot a de nouveau besoin d'être calfaté, toute l'étoupe est partie sur les pierres.
Quand la fièvre tient une proie, elle ne la laisse pas facilement. Toute la nuit j'ai la fièvre et le délire. Dès le matin, Estève, qui m'a veillée émet timi- dement l'idée de retourner. Je le reçois de telle façon qu'il n'aura jamais plus la velléité d'en reparler.
'] juin. — Il nous reste encore huit travessôes avant d'en avoir fini avec la Paciencia. Nous cherchons notre chemin entre les pierres, revenant sur nos pas pour prendre un autre chemin, abandonnant celui-ci pour un autre plus mauvais. Les deux premiers travessôes, rive gauche, sont franchis à la corde, pour le troisième nous devons alléger le canot, le quatrième est passé à la corde, au cinquième déchargement complet. T^e sixième et le septième sont parcourus à la perche et le huitième à la corde. Nous sommes toujours rive gauche, la rive droite étant encombrée de |>etiles îles entre lesquelles courent de minces filets d'eau.
Nous nous arrêtons pour déjeuner dans une petite île accostée à la rive gauche. Le menu, pour vaiicr, est le même qu'hier et qu'avant-liier : c'est du
VOYAGE AU CUMINÂ. (ir.
tapir. Malgré tonte ma bonne volonté, mon estomac refuse de s'habituer à cette nourriture. Je viens d'aillems de passer deux terribles nuits de fièvre qui sont une excuse à la délicatesse de mon estomac. Mais voici que la question devient épineuse : ou manger du tapir ou ne rien manger. J ai tellement faim que je me décide à... fumer une cigarette. Ce déjeuner peu substantiel ne me donnera certainement pas d'indigestion.
La faim! combien d'estomacs de névrosés voudraient connaître la faim? Quand j'étais à Paris, je ne sus jamais ce qu'elle pouvait être. A cette heure, je puis enseigner à ceux qui le désireraient un moyen aussi sûr qu'excellent pour arriver à éprouver la sensation de la faim, plutôt désagréable : ils n'ont qu'à vovager dans les régions désertes de l'intérieur du Para.
Les premiers jours, le premier mois, tout \a bien, il y a à manger dans le canot. Mais après? après, c'est le régime de la faim quotidienne. La vie est toute d'aventure, la nourriture est incertaine, aléatoire; il y a deux jours de diète sur trois, le poisson ne mort pas et le gibier fait défaut. Alors on Anne et l'on oublie presque tout en suivant les nuages que forme la fumée.
Quelle délicieuse chose qu'une bonne cigarette quand on a bien faim! Mes dames, vous qui pour vous distraire, humez de délicieuses cigarettes de barbe du sultan, vous qui du bout de vos jolies lèvres envoyez si gracieusement des spirales de fumée d'un bleu si suave que votre gaie rêverie s'éternise, vous êtes loin de supposer que de pauvres voyageurs fument de très mauvaises ciga- rettes pour oublier la faim et que bien que bleue la fumée leur fait voir l'exis- tence tout en noir.
Cachoei/a (/o Jacarc. — Trois forts travessôes qui nous obligent à décharger entièrement le canot; le transport des bagages se fait sin-un pédral au milieu de la rivière, le canot passe, rive gauche, dans un petit canal accosté à la rive.
Des collines bordent les deux rives, une colline un peu plus forte qu'on peut prendre pour une petite montagne semble en amont fermer la rivière.
Un fort banc de rochers, tenant toute la largeur du cours d'eau, lui fait faire un saut d'environ 8 mètres de profondeur. Les bagages sont passés et nous allons camper, rive gauche, en amont du saut, laissant le canot en aval, demain on le passera.
S juin. — Le lendemain, en effet, dès le matin, on hisse le canot par-dessus
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VOYAGE AU CUMINA.
le saut. Pauvre canot! le voilà de nouveau comme une écumoire, il faut le cal- fatei' et le braver à neuf.
Pendant que Chico et Estève sont en train de réparer le canot, je vais avec José couper des ananas. Derrière notre campement, il v en a ini vérital)le champ. Ce sont fie petits ananas sauvages, gros comme des œufs de poides,
L do Se
acides et remplis de piquants. Néanmoins, je les trouve excellents et j'en veux faire une provision.
Je suis en train de faire ma cueillette. Au milieu de mon occupation, je vois arriver Chico tout essoufflé; il vient m'avertir qu'il y a des gens, en aval, dans les travessôes d'amont de la Pacienciâ, que certainement ils viennent pour nous.
Des gens, du monde dans un canot! Qu'est-ce que cela veut dire? Les hommes que j'ai laissés, en bas, étaient bien trop malades pour avoir pu se mettre en voyage aussi vite. Ce ne sont pas des miens, ce ne sont pas des
VOYACJE AU CUMINÂ. 65
Indiens, car il parait qu ils ont des cliemises blanches, qui est-ce donc? Me voilà tout émotionnce.
C'est que le sort a toujours été dur pour moi, et la succession d'amères épreuves dont le destin m'a gratifiée a rendu mon âme trop facile à émouvoir. Je redoute toujours un changement, car un changement ne peut être qu'une
nouvelle douleur. Ces gens qui viennent map[)orlent nécessairement une autre déception.
Je vais jusqu'à la live. Il y a eu erreur. Chieos'est trompé. Après vérification, nous constatons que ce ne sont que des pierres, sur lesquelles les rayons du soleil levant se reflètent.
Et voilà ! Ce ne sont que des pierres. Elles ont ému des gens que le tigre n'effraye pas, pendant un instant, elles ont causé de l'agitation à mou àme trop éprouvée.
Une petite montagne oblige la rivière a prendre une direction nord-sud,
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ce. VOYAdK AU eu M IX. \.
mais, aussitùL la montagne contournée, nous allons clans la même direetion ouest-est.
iNous passons (len\ Iravessoes assez forts pour mériter le nomdeeaehoeiras. Mes matelots, n'étant pas forcés de décharger le canol ni de le transporter par terre, (jualilient dédaigneusement cette cachoeira du nom île tra\essùes. Le canal est accosté au pédral de la rive gauche.
Nous pénétrons dans un étroit canal où s'écoule toute 1 eau du (iuminà. In grand pédral est à droite, un autre grand pédral est à gauche; plus avant, nous nous heurtons à une violence du courant, comme nous n'en avions pas encore rencontré dans cette rivière. Nous sommes obligés de mettre deux cordes sup- plémentaires, notre Joaninha avance lentement avec deux cordes à la [noue et une à la poupe. Les cordes sont tellement tirées que leur grosseiu' diminue de moitié; heureusement que ce sont des cordes neuves, c'est leur premier voyage. Nous arrivons à vaincre ce courant, il nous fait mal augurer de la ter- rible cachoeira qui est en amont.
Cachoeira Resplendor. De petites îles à contours indécis, des pédrals, une grande île montagneuse faisant tout d'abord croire à une bifurcation de la rivière, et de grandes chutes de tous les côtés. Là, c'est un lilel d'eau au milieu des pierres, plus loin^ c'est une masse énorme, faisant un bruit semblable à celui du tonnerre. Cela est beau, très beau, d'une majesté impossible à rendre, mais comment allons -nous passer?
Je commence par faire transporter les bagages en amont de la cachoeira, jusqu'à la grande plage qui termine la grande île montagneuse. Le décharge- ment se fait par le pédral accosté à l'île rive gauche. Malgré toute leur bonne volonté, mes matelots ne peu\ent terminer le transport, la nuit les surprend. Ils \\\:n peuvent plus, ils sont épuisés, et cela se comprend : ils oui marche toute l'après-midi sur des pierres qui leur hiùlent les pieds, avec un dur soleil sur la tète et par une température asphyxiante; je crains à chaque instant de les voir tomber de fatigue.
Arrivés au campement, ils ne veulent point manger. Estève a la fiè\re et la jambe dioite très enflée, José a aussi la fièvre, Chico se laisse tomber dans son liamae, sans songera changer ses \ètements de travail, qui soni mouillés, ])()ur ses xèleuicMtsdc uiiil, (|ui sont secs. Il me lau! le rcNcillei- cl le faire clianger,
VOYAGE AU CUMIN A. fi7
car, dormir avec «les vêtements mouillés, c'est la fièvre poui' le lendemain.
(itiilhcinio est frais et souriant; avec son mauvais rire, il est là, se moquant des autres. Il tombe mal, mes hommes, malades, ne sont point disposés à sup- porter ses quolibets.
Eslève se fâche, et japprendsainsi queGuilhcrmo travaille aveeune excessive mollesse. Si, devant moi, il a l'air de coopérer àToHivre commune, par derrière, à cha«(uc instant, il répète à mes gens qu'ils sontliien insensés de tant travailler, (pi'il vaut bien mieux [)rendre moins de peine, aller |)lus doucement, qu'ainsi je me dégoûterai du voyage, que, d'ailleurs, ils auront quand même la même somme.
Il leur reproche leur obéissance, leur disant (ju'ils sont liailès comme des esclaves.
(iuilhcrmo, ap|)ren<ls-ie encore, vole au sucre tous les joins, jxjur se faire des chilx's'. Il se dit (|uc, quand il n'\ aura plus de vivres, il faudra bien retour- ner. C'est véritablement un vilain bonhomme, un triste individu, (pie cet être-là. Hypocrite, foinbe, menteur, voleur, il a tous les traits caractéristiques auxquels se reconnaît un vrai (ils de Mucambeiio, il a tous les vices que doit posséder le descendant de ces lâches traîtres.
Je lui parle sé\èrement, mais seulement pour la forme, ,1c sais depuis long- temps (|ue ces ^lucambeiros sont rebelles à toute éducation, à toute amé- lioration.
L'âme de ces hommes, depuis leur naissance éle\és dans la fourberie, est mauvaise pour toujoius. Leurs instincts et leurs intérêts sont leurs seuls guides; ils n'ont aucune idée de la morale universelle qui élève l'homme. Intellectuelle- ment et moralement, ils ne peuvent être nos égaux, je ne l'ignore point, et, bien que souffrant de leurs vices, j'éprouve une réelle satisfiiction d'amour- propre en pensant que je leur suis supérieure et en songeant à ce qui me fait cette su|)ériorité.
Pendant la nuit, un violent orage nous bouleverse : tonnerre, grand vent, pluie l)attante, l'ouragan est au complet. Notre tente est presque renversée, tout est inondé d'eau, hamac et moustiquaires.
I. ChUn\ farint* tle m.tnioc df^layée avec de IVan.
fis
VOYAGE AU nUMINA.
Eslève était en sueur, nous avons mis sur lui tout <c que nous avions de cou- vertes; heureusement qu'il n'a pas été atteint par la pluie. Que ferais-je en ce moment, d'un matelot soutirant d'une pneumonie dont la guérison exigerait des soins qui entraveraient nos projets? Mais, les autres et moi, nous grelottons jusqu au matin; ee n'est qu'un accident de nos voAages d'exploration.
() juin. — Apres a\oii- examiné successivement le canal ri\e di'oile et le canal
iuiIuuiifaniBÉiâi
rive gauche, nous nous décidons à prendre le premier. Pourquoi? (> serait hien difficile à dire, les sauts étant aussi mauvais et aussi nomhreux d'un côté que de l'autre. T>es six sauts de la caehoeira nous mettent dans l'obligation de pas- ser le canot quatre fois au sec, au-dessus du pédral, siu' la rive droite du canal; il y en a pour toute la journée.
Je vais voir et photographier le lies pie iidor. Mes épreuves ressemblent à trois dessins indiens paraissant vouloir représenter des tètes ornées de l'acan- gatara. L'acangatara est la eoill'ure de plumes cpic les Indiens revêtent dans leurs i'cles.
VOYAGE AU CUMIXA.
(U»
Je suis fomplètement seule sur cette plage iléseite, depuis le matin jusqu'au soir. Oli ! la belle journée! One la solitude est ai<réable! J'v aspire avee force, et je trou\e délicieux les instants que je passe ainsi. Ne plus entendre causer, ne pas être forcée de converser avee mes gens, qui peuvent travailler sans moi! T,es anachorètes n'étaient-ils pas de;'grands^épicinii'ns en allant dans le di'sert
pour jouir plus complètement de la solitude, pour avoir un peu de ce honlieur qu'on ne peut trouver qu'en soi-même.
En disant (jne je suis seule, je me trompe, car j'ai l'agréable compagnie diui couple d'oiseaux-mouclies. Ces oiseauv sont si beaux (ju'on ne se lasse point de les admirer. Leurs mouvements sont prompts et gracieux. Ils se rendent avec la rapidité de l'éclair à la fleur qu'ils veulent atteindre, et ils ne forment plus avec elle qu'un corps aussi délicat qu'harmonieux, qui ne lévèle leur présence que par un imperceptil)le battement d'ailes. A peine si je les distingue après leurs divers changements de direction, mon œil ne les recoimail qu'aux éclats
70 VOYAGE AU CUMINA.
métalliques lances parleur plumage multicolore. Il n'y a que les métaux et les pierres précieuses qu'on puisse comparer aux reflets brillants de ces jolis petits êtres.
V T heures, Jooninhn est en amont de la caclioeira Resplendor. La coque de mon pauvre canot semble avoir été passée à la râpe, et, de nouveau, il faut calfater et braver.
10 juin. — Nous doublons la pointe de terre ferme qui se trouve en amont de la plage do Resplendor et nous voyons dans le lointain de belles raies lumi- neuses d'un blanc argenté paraissant descendre du ciel bleu. Mes gens, peu esthétiques, qui d'habitude n'apprécient pas les beautés de la nature, font une exclamation admirative. dette chose qui nous parait si belle a nom (lachoeira Grande et sera la plus ennuyeuse à franchir de toutes les cachoieras ([ue nous aurons rencontrées dans ce voyage.
Cachoeira Grande. Cette catai'acte n'a pas moins de vingt cl un travcssùes principaux avec beaucoup de rapides. L'un de ces travessôes est un saut d'une dizaine de mètres de hauteur.
Les quatre premiers d'entre eux sont passes à la corde et nous allons accoster au pédral qui se trouve au centre de la rivière : c'est le meilleur chemin pour transporter les bagages.
Chieo et José commenVent à décharger le canot. Pendant ce temps, je vais avec Estève et Guilhermo à la découverte d'un chemin. Nous traversons la grande île qui est en face du pédral. Cette île est une région bien curieuse avec des pierres hautes de di\ à douze mètres et une grande quantité de trous, puis enfin des puits de sept à huit mètres de fond s'enfoncant sous l'île en galeries. Il V a quelquefois communication entre divers ])uits, d'autres fois le ])uils est traversé par un fdet d'eau.
11 nous faut veiller sur nos pas, car pour un moment d'inattention nu de simple maladresse nous risquons de revenir infirmes au campement. Souvent en passant au-dessus d'un de ces puits nous entendons un grognement sourd que nous connaissons bien : nous avons réveillé un sueuriji'i ' et nous allons vile plus loin pour ne pas troubler davantage le sommeil d'une bête de dimeu-
,-y,i, 1.
VOVAOK AU CUMINÀ. 71
sioiis oïdinairemenl respeeUibles. Il faut grimper, escalader d'énormes pieries; |)uis, quand nous arrivons en haut de ces pierres, nous nous laissons glisser, moveu rapide mais |)eu moelleux de descendre un escarpemi'Ut.
Après une heure et demie de cet exercice, je charge mes hommes d'aller à la découverte et je les attends au fond d'une clairière.
Je suis depuis une heure étendue sur les pierres attendant tranquillement leur retour lorsque soudain j'entends des cris, des appels éperdus.
C'est que tlepuis un moment mes deux matelots partis à la découverte me croient dévorée j)ar un tigre dont ils ont relevé les traces; ils ont sans résultat exploré plusieurs clairières. Ne m'y trouvant pas ils se sont d(^à vu à Fernando de Noronha'. Hélas ! la peur seule d'un châtiment est donc ma sauvegarde pendant ce voyage.
Ils ont découvert un chemin où il n'y aura à passer le canot par terre qu'une seule fois, (l'est dans le canal rive gauche entre la terre ferme et l'ile des sucuriji'is.
Nous retournons pour déjeuner au pedral ou sont restes Chico et José. Nous prenons notre repas très vile et ensuite nous nous dirigeons dans ce canal rive gauche. Je \ais avec mes gens, ainsi le travail se fera plus prestement et surtout Guilhermo le paresseux travaillera.
Le meilleur chemin est fort mauvais. Le canot, bien que vide ne franchil les travessôes qu'avec beaucoup de difllcuUés et une somme énorme de travail.
Les cinquième, sixième, septième, huitième et neuxième Iraxessùes sont parcoiu'us à la corde. Pendant que nous passons le septième traxessâo ariive une forte pluie qui ne lombe que pendant dix minutes et rafraîchit à peine 1 atmosphèi'c. Cette pluie laisse sur le canal où nous sommes une buée chaude, un véritable nuage épais, compact, que les rayons du soleil dissipent. Le nuage s'élève en colonnes de vapeur et disparait aussi vite (ju'il s'clait formé.
Le dixième travessào n'étant qu'un saut, Joaninha passe siu' les pierres par la rive gauche. Nous montons encore le onzième et le douzième travessào et nous voilà en amont du pédral par oii les bagages ont été transportés. Il est presque nuit, nous nous arrêtons dans une petite île rocheuse au milieu de ce pédral.
I. Famunlo ,1. Sonmim. \nvj,nv du lilrsil.
7'J VOYAGE AU CUMIN A.
Il luin. — Nous avons employé toute la matinée à franchir les treizième, quatorzième et quinzième travessôes, ce sont encore des sauts. Dans la soirée nous en finissons avec la cachoeira Grande. Le canal est rive gauche entre lui pèdral et quatre petites îles accostées. Nous campons et nous calfatons le canot à la bouche de l'igarapé des Roucouyennes'.
Nous en avons fini, paraît-il, avec les Cachoeiras du Cuminà. Nous ne
lrf)u\erons plus que fjuelques rapides ou de très petits tra\essùes.
Ma dernière paire de caoutchoucs est restée dans la cachoeira Grande, telle- ment usés qu'ils ne tenaient plus à mes pieds. Aussi, en ce moment, je me trans- forme en cordonnier. Je savais bien qu'en exploration il fallait savoir se suffire à soi-même, s'appi-endre et s'attendre à faire ini peu de tout, mais se faliriquer des chaussures est plus difficile qu'on ne se l'imagine. J'arrive à confectionner de bonnes semelles avec de la corde, le dessus du pied est recouvert avec un
I. Igaiiipc des Roucouv enues, voir Cliapiue \ ill, pages 1 1 1 et siiiviintes.
VOYAGE AU eu MINA. 7;^
morceau de loilc à voile. Cela n'est point élégant mais peut me servii-, c'est le principal.
Bien que j'en sois à ma huitième année d'exploration, je ne suis point lonl- à-fail revenue aux âges primitifs, je soull're énormément de vivre .sans confort. Que dis-je? Sans confort? Mais je manque absoliunenl des choses les plus indispensables.
Aussi, lorsqu'après a\oir été privé de tout pendant six mois, l'explorateni
ilo 1 iiiiiio. rivo (li-i)iLo.
re\ient à la \ ie civilisée, letourne là où chacun jouit des bienfaits (\v la société, une folle de bien-être s'empare de lui, il voudrait user et abuser de tout en même temps. Son estomac fatigué, am-mié par les privations, se détraque complètement sous l'eflbrt (|u'il réalise pour digérer tout ce qu'(''tourdimeul il absorbe.
La bouche de l'igarapc- des Houcouyennes est très poissonneuse. Nous avons dix gros surubims, ce (|ui fait environ vingt-cinq kilogrammes de poisson. Aies gens en profilent pour faire bombance pendant une paitie de la nuit.
Dans les déserts, la \ ie est alternativement faite d'abondance et de disette. Les poissons sont plus régulièrement cantonnés qu'on ne le croit générale- ment. Aucun animal n'aime à vivre isoh' : poisson, gibier, bètcs de toutes sortes, se réunissent en certains |)()intsque d'instinct ils trouvent |)lus agrt'-ables
71 VOYACE AU CUMIN A.
ou plus propices à leur subsislanee. Aussi la nature est-elle là fort peuplée, plus loin ahsolumenl d(''serte. Alors l'être humain en certains lieuv trouve tout, en ahoiulauce : le poisson mord,le gil)ier pullule, les vée(étan\ mêmes poussent à l'inlini; tandis qu'en maints endroits tout lui t'ait dél'aul.
I.es jours de disette nous vivons aux dépens de nous-mêmes; nous mai- grissons tous avec ensemble, sans plaintes. Les jours rl'ahondanee mes matelots absorbent toute la journée : ils mani^cnl l'n déeliargeaul le canot, ils mangent en ramant, ils mangent en parlant, el la nuit ils se lèvent pour manger. Mais ce (pii esl permis à des estomacs habitues dès renfanee à un pareil régime ne réussit point toujours à ini eslomae eiuopéen.
.le jeiine très bien, je passe facilement trois ou (juali'c jours à ne prendi-e qu'un |)eu de llii'. (hiand a^ri^e l'abondance mon estomac est inirailable, il refuse de fonctionner, je ne consomme que très peu.
Cette nuit, nous recevons la visite d'un jaguar qui parail avoir un penchant pour Çhico. Il était déjà près du hamac de ce dernier, lorsque riuilhermo, <pii était rc\eillé, a donné le signal d'alarme. Le tigre esl loin (pie nous nous frottons encore les yeux.
12 juin. — En amont de l'igarapé des Roncouyeinies^ le Cumiuà prend la direction nord-nord-ouest. Une île rocheuse avec une grande quantité de pierres dans le lit de la rivière, deux petits travessôes ennuyeux sans être dangereux, absence complète de canal, voilà ce que l'hoiizon nous oll're poiu' l'instant.
Mes matelots sont jo\cu\ sui' les eaux calmes, joyeux de n'avoii' plus de cachociras à passer, joxcux d'avoir une belle rivière large, joyeux surtout d'avoir bien mangé toute la nuit et d'avoir encore du poisson pour toute la journée. Et ils vont tête nue, torse nu, pieds nus dans la grande clarté du soleil sans aucun souci. Ils chantent des chansons très gaies sur des airs tristes, de 1res mélancoliques sm- un Ion d'allégresse, et ils sont heureux I ( hiani à moi, je vais tristement dans la lumière blanche du ciel bleu, mon esprit inquiet soutire d'un mal sans remède, et, quand viendra l'heure dernière que mon àme ne repoussera pas, elle me sera plus agréable que la tendre clarté du matin qui m'était si doux sous mon beau ciel de France. Mais il s'agil bien ici des rêves de mon imagination. .T'ai auli'c chose à
\()Y.\(iK AL CUMIN A. T.".
l'iiiie que tle la lilleraliire ou du senlinieul. Je suis iei pour Iraeei' nu levé exact el aussi complet que possible du Rio Cuminà, sous-allluent de l'Amazone. Coupous bien vite les ailes à la folle du loi^is, et mesurons des angles, prenons des altitudes, voyons longitudes el latitudes, maxima et minima de la températm'e, largeur de la rivière. Précisément, voici une belle plage que le Créateur a placée là tout exprès pour que je puisse y faire mesurer une base.
Nous allons à la perclie d'une allure vraiment surprenante. Guilliermo prétend que nous avons la marcbe d'un vapeur. Il serait à désirer poiu- mon voyage que l'abondance régnât tous les jours dans mon enloiuage. Il est viai que mes hommes s'y habitueraient, et l'habitude gàtc tout, surtout quand il s'agit de bonnes choses susceptibles, à la longue, d amollir ceux qui en usent journellement.
En aval du terminus du sentier des Indiens Piànocotôs est une grande ile dont le canal live gauche est complètement obstrué par le sable. Certainement l'eau passe là l'hiver, mais en ce moment la plage est à peine humide.
Je fais accoster rive droite pour voir le chemin des Indiens. Ce chemin est ini sentier de chasse à peine tracé. Les naturels peuvent seuls s'y reconnaitre et le suivre sans s'égarer.
A l'entrée du sentier, il y a trois btirvacds : une toute neuve dont les feuilles doivent avoir été coupées depuis peu de jours; l'autre est de I année dernière et la troisième est en construction, les montants sont placés, mais les feuilles de la toiture manquent.
Sous la bdiiacd neuve, nous trouvons un arc, des llèches, du tapioca, de la cassave, un panier contenant des colliers de perles bleues el des boutons de porcelaines blancs et rouges, une tangue de femme, des graines sèches de la forêt, du 'àX de coton bien (Hé, un fuseau à fder, du roucou en graines, dans une petite calebasse du roucou [)réjjare, une giande calel)asse avec de l'eau, y\ne marmite renversée au-dessus d'un foyer. Deux fo\crs, donc t\i;\.\\ familles.
Les Indiens étaient iei hier ou avant-hier cl ils reviendront bientôt puisqu'ils ont laissé des provisions. Je laisse des hameçons au-dessus de I arc et des (lèches, et des perles au-clessus du panier.
7fi VOYAGE AU C.UMINA.
Au i)Oi't, je compte sept pirogues faites avec fecoi'oe du julaliy. Elles soûl cassées et liors d'usage, pas une n'est en état de naviguer. Les Indiens sont donc partis en amont avec une pirogue eu état de les transporter, sans cela ils seraient à même d'en faire une et les femmes seraient ici à la Ixiirticd ou il V aurait au port une pirogue en état de remonter la rivière.
Nous poursuivons, mais il n'y a plus de rire ni de chansons. Mes matelots ne parlent que d'Indiens féroces qui vont nous iléelier et ils ne sont point rassurés. J'ai l'air d'èlre très absorbée par mon travail et de ne pas les entendre.
Le soir, nous nous arrêtons à une belle |)Iage où il y a de très jolis araças d'une assez belle venue, ,1e me promène un peu, je prends une tasse de thé et je me mets à révéler mes clichés. INayaul que trois châssis à ma disposition, je dois faire ce travail assez sou\enl.
Si\ clichés à révéler pour un photograplie bien installé dans sa clianil)re nuire, cela n'est rien à (aire. Mais en voyage, assise sur le sable de la plage, avec de l'eau tiède c[ue je n'ai pas eu le temps de tillrer, une lanterne qui n'éclaii-e pas, pour chambre noire un morceau d'ctoll'c sous lequel j'étoullé et que le vent soulève de temps en tem[)s, il faut véritablement me faire violence à moi-même pour ne pas dans un moment d'humeur jeter le lt)ut à la rivière.
I J Juin. — Celte luiil mes gens ont peu \)in\v ne pas dire point dormi. Chacun s'est occupé à ouvrir son Winchester, à en nettoyer soigneusement chaque pièce à le cliarger jusqu'à la bouche, l'cudaut ce liavail, ils causent à voix basse, ils parlent des Indiens. Guilhcrmo (jui csl de bcaucoiq) le plus vieux est loin d'èlre le plus raisonnable de ma troupe : il est en train de la démoraliser.
1' C'est certain, dit-il à ses compagnons, que les Indiens nous enverront des llèches empoisonnées. La " Blanche' > ne connaît pas le danger, c'est pourquoi elle va toujours de l'avant; mais il est bien sur (|ui' personne ne reviendra de celte e\pédili(m. H csl préférable d'avertir Madame, il faut
I. La V BlaDchi' >. Il hniiiiii, est le uom lé plus (hilleur que les ^ois de l'iulcrieur Inunenl a nuus donner. Quand ils vous disent n minha brauca u. c'est qn'ils veulent, ou s'excuser d'une faute ou niellre voire fjénérosilé à couU ibulioii.
VOYAGE AU CUMIN A. 77
qu'clli' retomiu' si elle ne veut [)as moiiiii- cl nous enlrin'ner a\ei- elle dans sa perte. >>
(le n'esl point mal pense de la part d'un indisidu ([ni ne soni;e <iu'à inlei rompre, (ju'à empêcher de fuiii' un vo\ai;c qui l'ennuie. Le lendemain matin j'altends trancjuillement (|uc l'un li'eux ose me eommimiquei' l'averlissement de Guiliiermo. .J'ai la Terme résolution de débarquer
Ciicli(ifi];i da l'aricnci.i, lea Lrois premier. '^ eliuLe
immédiatement celui qui me parlera de retour. Tous sont restés silencieux.
Nous partons de très honne heure, à 5 heures et demie. A 8 heiu'es, nous arrivons au confluent <lu l'an'i et du Aliu'api, les ileux allluenls principaux du (lumiiià.
Il est curieux de constaler la l'aeililc' avec laqLielle on déeoiuage des hommes sans volontc' ni énerj^ie. Mes [)auvi'es matelots jeltent des rei^ards elFarés sur les deux rives, le canot est toujoiu's tenu au milieu de la rivière. S'il nous arrivait une flèche en ce moment, ils ploui^eraient à la liàte.
78 VOYAGE AU CUiMlNÀ.
ils iiR' laisseraiciil sciik', Ws Mljaiuloiiiiciaicnl loul, ils oiiUlieiaiciil la r'iiosc principale, c'est qu'un de nos rilles \aul mieux <jue loules les tleclies des Indiens.
On ne |)eut raisonner la crainte mêlée de superstition. I^es premiers liommes s'effrayaient des sorciers, de choses desquelles nous rions aujourd'hui. — Des matelots, munis d'armes précises dont un seul coup mettrait des centaines d'Indiens en fuite, ont peur de {lèches peut-être inoffensives, à coup sûr bien inl'érieures si on les compare à nos balles.
D'ailleurs, que m'importent les flèches des Indiens, seraient-elles empoi- sonnées? La mort n'est rien de bien terrible. Elle est plutôt im repos bienfaisant après une vie agitée et malheiu'eusc. Je comprends à celle heure de ma triste existence le « du/ce /-r/'/igeriiu/i » dont pailcnl les marliri'S funèbres des premiers chrétiens à Rome.
CHAPITRE VI
Uio Pani, montée, descente. — l'r-elic iiifi-uitiieuse. — Tiinbo. — Préparalil's eonlro les liiiliens. — Igarapp Iiiiarara. — C.ani|)eiiient indien. — Femmes indiennes. — Inventaire.
— [nntile attente. — La raaloca. — 'l'apéra Es[)irito Santo. — Cachoeira do Carapo r;rande.
— Les earruios. — Igarapé S. Antonio. — l'eau de sucnriju. — • Effet [)roduit par le campo.
— Cachoeira do Cliico. — Morro do Toeantins. — Souvenirs laissés. — Un grand igarapé.
— Tapir au bain. — Tous malades. — Guiliiermo et ses gémissements. — Exercice de patience. — Jaguar. — Cachoeira da Ouça. — Je laisse Chico et Guilhermo. — En amont
> avec deux matelots. — Toujours pas de gibier. — La faim. — Une capiouara. — Estève l)lessé. — Retour au campement de Chico. — Tristesse du retour. — Le pétrole est (ini. -- Ciiez les Indiens. — Bonne ciiasse et lionne i-ivière.
A ciiviion lia kilomt-tre avjint la coiidiience du Parti et du Murapi que nous allons monter et descendre l'im après l'autre pour reprendre ensuite leCuminâ, l'eau de la rivière est noire rive droite et blanche rive gauche, mais d'un blanc sale, d'une couleur suspecte qui ne me dit rien de bon. Ce bras de i>aucli(' pourrait bien être une rivière à sczàcs '.
Le Rio Pariï, à son embouchure, mesure i t i mètres, il ressemble plutôt à mi ruisseau qu'à une grande rivière. Tout de suite, en amont, il comt vivement, mais il n'a pas de fond; notis passons avec peine notre petit canot au milieu des pierres. Parmi ces pierres deux ont des dessins indiens".
Un petit travessâo, que nous franchissons à la perche, est suivi d'inie cachoeira, il nous faut alléger le canot et continuer à la corde.
Guilhermo veut faire des baptêmes à son idée et il est très offusqué que je n'écrive pas aussitôt les renseignements précieux qu'il daigne me donner. Nous dépassons un amas de petits cailloux émergés sur une longueur et sur une largeur de 3 mètres, au milieu est un génipa étiolé.
I. Sezôcs. fièvres intermittentes, ■j. Voir la ]il:uiclie <lo piclogiaphie.
S(i VOYAGE AU CUMIN A.
« Celte ile, me dit Giiilliermo, s'appelle Vll/ui licdiiiidd . M;i(l:ime n'écrit pas le nom de celle île? )> Sur un non 1res sec, il regarde les aiilres, il pi'cnd un air 1res vexé et il a l'air d'insinuer que « vraiment Madame ne fait pas bien son travail. »
Nous nous arrêtons à une petite plage, à un coude de la rivière, mais c'est en vain que chacun pèche, l'oint de poisson, jtas une seule piranha. Nous
avons i)ient()l l'explicalion de celle pénurie; un peu en amont, à un campe- ment d'Indiens, nous voyons du limiio' pr('l à élre jele à l'eau. T>es Indiens enivi'eut le poisson du l'arû avec du timho, cl nous buvons de celle eau!
La rivière est un peu plus large qu'à l'emliouchure, elle a de i m) à 200 mètres. Oiielques collines apparaissent sur la rive droile, depuis le eoniluent le |)avs est sans relief.
I. Timho, |,l.inti gflls.
iloiil lin ^c sc'il puni- liicr Ii- puisson,
VOYAGE AU CUMIN A. 81
Nous campons rive gauche, en terre ferme, à la terreur de mon entourage qui préférerait demeurer dans une petite île où nous reposerions très mal, mais où les Indiens ne pourraient nous surprendre.
Guilhermo devient tout à fait insupportable. Si je le débarquais?
\'\jidii. — 11 parait que c'est aujourd'hui que nous allons voir la maloca', lencontrer ces terribles Indiens. jMcs hommes sont un peu lassiucs parce que
JovNiMU v;i jiar terri
les ritles sont chargés; les couteaux-[)oignards et les sabres d'abatis, très bien aiguisés, coupent comme des rasoirs.
Ces préparatifs ne me conviennent guère, il esl rare qu'ils n'occasionnent des accidents. Le civilisé peureirv a sou fusil, l'Indien effrayé a son arc et ses (lèches empoisonnées; les voilà tout à couii en présence, ils se regardent, s'observent avec défiance; un mouvement insignifiant, un geste mal interprété suffisent pour faire, d'un côté, partir la flèche, de l'autre, riposter avec du
I. Maloca, maison indiciini'.
82 VOYAGE AU CL MINA.
plomb. Et une tribu bonne et tranquille avant la visite des civilisés devient
braba et liostile.
Je veux bien que mes matelots soient prêts a se défendre au besoin, mais je leur recommande expressément de ne se servir de leurs armes qu'à la dernière extrémité, de ne tirer que si j'en donne le signal.
Ils ne peuvent cacher l'ennui que leur cause mon ordre. Pour me faire changer d'avis ils essayent de m'impressionner. Ils me répètent leur éternelle phrase : « liidio nào e gente é bicho do matlo. » — L'Indien ce n'est pas un homme, c'est un animal du bois. — A quoi je réponds qu'eux sont des brutes, il n'v a point à en douter, tandis que les Indiens sont meilleurs et leur sont supérieurs au point de vue moral comme au point de vue intellectuel.
Ils sentent que je vais me fâcher et ils s'empressent de me promettre qu'ils feront comme je le ilésire.
JNous laissons rive gauche les deux bouches de l'igarapé' Imararà, distantes l'une de l'aulrc d'environ «Soo mètres.
A " h. /|o m., à un campement indien, rive droite, nous apercevons trois femmes qui s'enfuient dans la forêt. La dernière a un cnfani sur les bras et un autre qu'elle (raine par la main.
Leur peau est d'un jaune très clair, leurs cheveux sont coupés comme ceux des hommes sur le front et laissés dans toute leur longueur par derrière. C'est la dernière (pie j'ai le mieux remarquée, elle n'avait point de tangue et ses deux seins ressemblaient à deux blagues à tabac vides. C'était d'un elTet inattendu et tout à fait risible que de voir ces deux mamelles, affolées comme leur propriétaire elle-même, s'élancer dans l'espace, puis revenir battre sur la poilrinc poiu' s'claiicer de nouveau.
•le les appelle lacln (sœin), je leur offre des perles, des miroirs, mais la peur est trop forte, elles ne m'écoutent pas, elles fuient encore plus vite.
Nous accostons à l'endroit d'où les femmes sont parties. Je rencontre trois barracas à peu près neuves, une autre en construction, un énorme boucan, et huit chiens petits et maigres qui aboient désespérément en se tenant toujours à une bonne distance de nous, de vrais chiens d'indiens.
Sur le boucan : un couata, deux singes rouges, six trahiras, deux couriviatas, deux surubims; en bas du boucan, une marmite de fabrication indienne avec
VOYACE AU CUMIN A. ><Z
(lu poisson qui a été déjà hoiicaiii- et qui a été bouilli avec du piment : voila ce qui tombe sous nos veux. Je fais retirer la marmite afin (]U(' le j)oisson ne brille pas pendant l'absence des bidiennes.
Sons les ùdr/riras sont dis|)ersés neuf arcs, vingt-trois (lèebes, ein([ tubes de baml)ons contenant des pointes de flèches empoisonnc-es au curare, une tangue très bien faite avec des perles blanches (dans le l)as de la langue ime grecque est dessinée en bordure a\ec des perles bleues), de la cassave enve- loppée dans des feuilles de balourous, et une ancienne boite de conserves en fer-blanc contenant une paire de ciseaux, un peigne de fabrication indienne et un fragment de petit miroir.
Je m'installe dans un hamac, hamac de couleur et d'odeur de roucou cl j'attends. Tous, hommes, femmes et enfants, sont cachés dans le bois et nous surveillent. En vo\ant nos intentions pacifiques peut-être se montreront-ils? Je l'espère.
Je fais préparer le (h-jeuner et nous déjeunons. Nous attendons encore et personne n"ap|)rochc. J'avance un peu \ers le bois, du côte où je les ai vus s'enfuir; j'ap|)elle, je |)arle ouayana à haute voix, l/éelio seul répond à mes offres tentantes : •< ) rpc' icc' cnlioiiroii ? icc aroiia ? » — Ami, veux-tu des perles, un miroir? — Je ne sais que cioire, peut-être ne comprennent-ils pas le ouavana.
Comme sœur Anne, je ne vois rien venir; vers ii heures, je me dc'cide à partir et je laisse des cadeaux : des |)erles et des hameçons.
A midi, nous trouvons un abatis à l'extrémité d une grande direction : c'est la demeure des Indiens Piânocotôs. — Je parlerai de ma visite et des mœurs de ces Indiens Pi;uiocot(')s au chapitre XI, voir pages i")i et suivantes.
Après avoir fait connaissance avec ces Indiens, nous jiartons à 5 heiu'es et demie et nous continuons notre route en amont.
]Mes gens sont surpris, ils ne me cachent pas l'élonnement fpi ils ont eu en m'entendant parler aux Indiens un langage qu'ils ne connaissent jjas. Du moment qu'ils ignorent que je sais quelques langues indiennes, ils concluent que je suis un peu sorcière et leur admiration pour moi'se mêle d'une certaine crainte.
Nous campons dans une petite de, en face de la bouche d'ini igarapc. Inutile
84 VOYAGE AU CUMIN A.
de dire que ma troupe n'a pas ferme l'(eil de la nuit, elle s'allendait à cliaque instant à être attaquée par les Indiens.
i5 iuin. — Nous laissons rive gauche la lapera de l'ispirito Sa/it-o, la dernière installation des Mucamheiros en fuite, (luilliermo l'aflirme du moins, il reeon- nail fort bien l'igarapé qui est eu amont, mais je reste iuerédule, ear, à Templa-
.li)\NiMi\ naufr.
cernent qu'il me montre, il va de gros et grands arbres de bois.dur. Je a ois des aeapus dont le bois est incorruptible et un paô d'arco avec de belles fleiu's d'ini jaune d'or. Le pao d'arco est de la famille des ébénaeées. Il y a ^ iugt-cinq ans à peine cjue les Miicambeiros sont descendus daus ces régions et le pao d arco ne peut pas en si peu de temps atteindre une grosseur semblable a celle que mon arbre a atteint. Une fois de plus Guilliermo est dans l'erreur.
Avant le déjeuner, nous voyons des carrascas, rivegauclie, puis un vainpinho (petit eampo), toujours même rive.
VOYAGE Al CIMINA. 8r.
La rivière s'élargit, elle mesure près <le joo mètres el arrive à 400 mètres de lai'geiir à la cachoeira do Gampo grande.
Me voilà donc arrivée à ces fameux Campos gerâes qui ont déjà motivé trois explorations. Il est vrai que les trois commissions exploratrices ont négligé de faire le levé et ont oublié de fournir nn rapport '.
Cachoeira do Campo i^rande. Elle a trois travessôes avec un minimum
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(^acliui'iia Hespleiidor. dessins indiens.
d'eau. Le canal est rive droite, sur la rive gauche entre lile et la terre ferme, le canal est à sec, nous passons sans décharger, mais avec beaucoup de travail.
De la cachoeira do Campo grande à l'igarapé .S. Antonio, le lit de la rivière a de très grosses pierres à effleurement. Nous cherchons notre cliemin en reve- nant plusieurs fois sur nos pas.
Nous bivonaquons à la bouche de l'igarapé S. Antonio. C'est de cet igarapé que M. Couto a commencé son sentier qui devait avoir son point terminus à
I. Vnii- Campos gci-iies. Cliapitir X, pages i i i et suivantes.
sfi voya(;e au cumina.
Obidos, sur lAmazone. Guilliermo me dit, qu'à six heures de la bouciie de l'igaiapé, où nous sommes, en auiont, il v a deux bons canots que M. Coulo a laissés.
Ce soir, je vais me coucher fucliée a\ec moi-même. Ne me trouvant pas assez fatiguée par une rude journée de travail au soleil, je viens de passer plus de deux heures pour dépouiller un sucinijii de i> m. 3o de longueur, je n'ai rien fait qui vaille. Chico me voit dépitée, il m'assure qu'il en tuera un autre encore plus grand. Fort bien, mais quand il en tuera un autre, il n'est peut-être pas bien sûr que j'aie l'idée d'avoir une peau de sucurijû.
iC) juin. — Nous allons devant nous ayant toujours le eampo sur la rive gauche et la forêt sur la rive droite. A celte même rive droite, \\n peu en amont de l'igarapé de S. Antonio, est une pierre dessinée.
L'ellet magique que le eampo exerce sur mes gens est incroyable : ils sont joyeux, ils chantent, ils ne pensent plus aux Indiens, et c'est en vain que Guilliermo veut insinuer qu'il est possible qu'il y ail dans le haut des Indiens féroces, personne ne l'écoute.
Guilhermo se plaint depuis deux jours que l'auriculaire de la main droilc lui fait grand mal, je crains qu'il n'ait un panaris.
Nous passons une cachoeira avec un seul travessâo. Gette cachocira n'a pas de canal, nous allons où nous pouvons, au milieu de petites lies et de grosses pierres.
('nchoeira do Cliico. La malchance me poursuit, mais nous verrons bien qui l'emportera ou du destin que j'ai rencontre si souvent contre moi, ou de ma volonté toujours vaillante et tenace.
Dans cette cachoeira, un seul petit canal est praticable, encore est-il obstrué par des branches. Ghico va le nettoyer. En voulant couper une branche avec un sabre qui avait été affilé en prévision d'une lutte avec les Indiens, il se fend le second orteil du pied droit. La coupure est proprement faite, le coup de sabre est donné de main de maitre. Chico perd du sang en cpianlilé.
Le perchlorure de fer dilué n'arrêtant pas l'iK'morragie, je lui mets du per- chlorure de fer : le sang est enfin refoulé, mais Chico est à peu près inutilisé. Nous traversons cette petite cachoeira à la corde et nous contituions lentement noti'c roule avec une rame i\v moins.
VOYAGE AU CUMI.NA. 87
Nous avons en ce moment le campo des deux côtés de la rivière, un beau eampo avec des berges escarpées tombant à pic, d'une hauteur moyenne de j à 6 mètres.
Sur la rive droite, et à une très petite distance de la rive, se trouve le Alorro Tocantins qui doit son nom au docteur Toeanlins. Cie dernier est monté sur une petite colline de Go mètres, altitude relevée, et presque entièrement déboisée. 11 a gravé ses initiales G. T. sin- un petit arbre, souvenir bien éphémère.
C'est une tendance générale de vouloir laisser quelque chose de soi ini peu partout où l'on passe, f/homme périssable n'est-il pas outrecuidant quand il trace des em[)reinles qu'il croit inellacables de son court séjour sur la terre.
Ici, dans cette rivière, trois explorateurs ont avant moi visité ct\s beaux camjjos. Le l*ère Nicolino marqua avec un clou la date de son passage au- dessous des dessins indiens de la cachoeira Hes[)lendor, l'eau a complètement eflacé cette date de 1.S76. he docteur Tocantins a mis ses initiales sur un arbre l'arbre est bien |)rès de mourir, il n'en a plus (pie pour quehpies aimées. \\. i'.oido a donné son nom à ime île.
Et moi, ne laisserai-je rien? Je j)ense en mon C(eiu' qu'il vaut mieux me l'aire petite, demeurer ina|)erçue. l'oin- la créature humaine tout passe promptement. Se faire oublier, oublier soi-même est l'idéal de la vie. Il est bon d'oublier la l'aligne, le dégoût, la tristesse et l'ennui.
l'j juin. — (iuilhermo s est plaint toute la nuit. Ce matin, sans m'en demandei- l'autorisation, il s'abstient de tout travail. Clneo gouverne le canot à sa place Tout il'abord, je suis portée à me fâcher. Après réflexion, je trouve un moyen plus pratique : du jour où il ne travaille plus, je ne le pave pas. Il faut toujours prendre les gens par leur côté sensible pour en l'aire quelque chose.
Nous allons toute la journée dans la chaleur étouHlinte du soleil, nous laissons de nombreux igarapés sur les deux rives. La rivière coule doucement serpentant mollement dans une même direction. Elle est étroite, puis s'élar£,'it pour se rétrécir ensuite.
Mon regard se promène, charmé par le brillant paysage de lumière qui se déploie devant moi. De nombreuses espèces de papillons voltigent sur de petites plages ou autour- de quelque arbre en fleurs. .le ne sais vraiment ce qui me ravit
88 VOYAGE AU CUMINÂ.
le plus ou (lu luillaiil ciel hieu ou tle Féclat des fleurs ou des vives couleurs des papillons.
A I heure de l'après-midi, nous nous trouvons en face de la lixicie par- lagée en deux bras : celui de la rive gauche est plus large el celui de la rive droite a plus de courant.
Nous entrons dans le bras rive gauche, il est très profond à l'embouchure; les grandes perches de 4 et 5 mètres de longueur ne parviennent pas à en lou- cher le fond, nous allons à la rame. Nous avons fait à peine un kilomètre que voilà la rivière obstruée par trénormes pierres avec 1res peu «l'eau. Si nous suivons cette voie, il nous faudra décharger ioaniiiha et la pousser ou la porter sur les pierres pendant plusieurs kilomètres. Et après aurions-nous de l'eau? J'en doutc^ aussi nous ballons prutlemnient en retraite et nous allons prendre le bras de la rive droite qui a meilleure ligure cl semble vouloir nous mener plus avant.
Les la|)i;s d'ici n'ont jamais vu Ihommc. lin voici un qui est en tiain de se l)aigner, il ne se dérange pas à notre a|)proche, il vicnl même assez ])rcs de la poupe du canol pour que (Ihico puisse lui donner un coup de rame sur la tète. H est inutile de le tuer, nous ne pourrions l'emporter.
Nous campons sur une petite plage rive droite. Nous sommes tous malades ou en Irain de le devenir. Çhico soullre de son pied blessé, (luilhermo de son pauaris, José et Estèvc brisés par le travail se plaignent, sont courbatures outre mesure. Moi, de mon coté, je me nourris fort mal depuis plusieurs mois et Je suis d'une faiblesse excessive.
Estève et José déploient la tente avec des mouvements lents et fatigués. Je fais l'infirmière, je soigne le pied de Chico et j'essaye de fermer sa blessure toujours ouverte, je perce le doigt de Guilhermo : c'est tout ce que je puis. Je me laisse tomber dans mon hamac en oubliant non seulement de dîner, mais aussi d'alhnncr mou inséparable cigaiette.
Je suis dans mon hamac et je voudrais bien dormir. Cela est impossible avec (iuilherm(j qui, à côté de moi, gémit sur tous les tons. Quand je suis prête à céder à un sommeil réparateur et mérité, un : « Ah! Jésous! )> aigu, me fait sursauter. Chico se plaint également, mais plus discrètement.
i8 juin. — Je ne pense pas pouvoir travailler tout le jour au soleil. Je me
VOVAC.E AU CIMIXA. X9
lève fatiguée, brisée, sans énergie, sans volonlé, sans le désir de voyager aujour- d'hui. Je voudrais pouvoir rester ici, me reposer et... dormir.
La rivière se continue calme, je la trouve beaucoup trop calme. Je voudrais une grande cachoeira bien ennuyeuse. J^a difficulté me fouetterait le sang et me ferait oublier Guilhermo. Car Guilliermo est là, toujours à mes côtés, gémissant à haute voix, sa plainte continuelle nous exaspère tous.
Je ne connais pas un exercice plus salutaire pour s'exeicer à la patience que
Urspli-nilor, tiavess.'io d auionl.
de placer derrière ou devant soi un nègre qui, sur tous les tons bas comme aigus, toute la journée et toute la nuit, crie à vos oreilles des « Ah! Jésous » successifs que le plus dur tympan ne peut supportei*.
Cela me fait l'eftèt du « toujours, jamais » que, dit-on, une voix ftiit conti- nuellement entendre aux damnés. Ah! Guilhermo! tu ne comprendras jamais la beauté de cette philosophie : « Le silence seul est grand, tout le reste est fai- blesse. )'
".M) VOYAdE AU CTMINA.
In igarapé, rive gauclic, à peu près de la largeur de la rivière, a un débit d'eau presque nul. (l'est tout ce que nous rencontrons l'après-midi.
Sur le soir, nous avons uni' petite émotion, agréable : lui animal traverse la rivière un peu en aval du point où nous sommes. « Lue biclie! » dit Kstève, et vite nous rebroussons chemin, escomptant déjà un excellent rôti pour notre dîner. Oli! déception! le mirage de l'estomac est plus perfide encore (jue celui des veux. Plus près de l'animal, notre biche se trouve être un jaguar de belle taille. Cependant la poursuite continue ; ce n'est plus à sa chair que nous en voulons, c'est à sa peaii.
ÎSous accostons à la rive en même temps, à lo mètres les uns des autres. Estève et José sont à terre aussitôt que le jaguar^ mais l'animal fait un bond prodigieux et disparaît sans qu'on puisse lui tirer une balle. Et je rencontrerai encore des gens pour me conter des histoires de jaguar! T.e jaguar poursuivant l'homme, se jetant sur lui aussitôt qu il l'aperçoit!
J'en veuv à celui-là, il aurait bien pu me laisser sa peau.
Nous campons en amont de la cachoeira da Onrn, une cachoeira de deux travessôes très secs que nous passons à la corde, le canal est rive gauche.
Je ne tiens plus debout, le sommeil me terrasse et la faim me talonne. Il n'\ a rien à manger, je tombe inerte dans mon hamac.
Après quelques heures insuffisantes de sommeil, je suis réveillée brusque- ment par un <• Aya! Jésous! » strident. Cela paraît être le cri d'une personne qu'on assassine. Toute bouleversée, les yeux pleins de sommeil, je me lève pré- cipitamment. C'est Guilhermo qui, ne pouvant fermer l'o'il, prétend ne pas laisser dormir les autres. Il a peut-être cru trouver ainsi un noiiseau movcn pour suspendre notre voyage. Je ne serais pas étonnée qu'il eût combiné de me rendre tout à fait malade en me privant totalement de sommeil, alors (jue je suis déjà assez éj)uisée par le manque presque absolu de nourriture. El je soigne son doigt quatre et cinq fois par jour!
i<)/u//i. — Je fais lever José et je lui commande d'aiguiser mon couteau- poignard et de me faire la pointe en pointe de lancette. Et voilà que cet imbé- cile de Guilherrao se met à pleurer comme un enfant. Il croit que je veux le saigner et porte déjà la main à son cou. Ce n'est point à sa vie que j'en veux^ c'est à son doigt. Je lui ou\re à l'endroit qui le fait le plus ^oud'rir, il ne sort
VOVACK AU cr.MlNÀ. 01
que (lu sani;, je ne sais plus que faire. Le palieut tlil que celte saignée^ la sou- lagé, tant mieux. Je vais me recoucher, en lui disant avec un grand sérieux : « Guilhermo, si demain ce doigt ne va pas mieux, il faudra que je vous le coupe. »
Le 20, a midi, je n'y tiens plus, je suis en colère, je suis enragée, je suis au |>ai()\ysme de la fureur, ma patience est à iioul, et je dis :
n C.liico, accoste, l'^stèsc et ,losé, d(icliai-gez le canol, vous ne laisscrc/. fjue les trois sacs où sont nos hamacs, la lente, de la iarinc [lour une dizaine de jours, nos lides et nos lignes pour pèciier. »
Cet ordre est piomptement exécuté, .l'ahantlonne (iuillicrmo jus(ju'à moi) retour, par chaiiléje laisse C.hico avec lui. Je m'en vais avec .los(" et EsicNc; si CCS deux-là tombent malades, je continuerai le \()\agc toute scide.
In canota peu près \idc, et tieux hommes en saute- et de volonté, voilà des cléments pour faire un voyage rapide. La figure agacée que j'avais tlepuis quel- ques jours est complètement disparue. Elle est restée sans doute avec Guil- hermo, mes nerfs sont calmés, mes matelots en paraissent enchantés. Joa- iiinha bondit joyeusement et rapidement sous les fortes poussées de mes deux matelots dont l'ardeur ne faiblit pas.
La rivière est |)lus belle, la lumière plus éclatante, le ciel plus bleu, les rives ])lus gaies. JNTon courage renaît, le dégoût qui m'envahissail sans (jue je puisse le surmonter est là-bas, en aval, avec Guilhermo.
Nous passons, rive droite. La rive gauche a de nombreuses bouches d'iga- rapés, la rivière devient de plus en plus étroite. Le cam|)o parait plus joli encore, aussi bien sm" une rive que sur l'autre.
Nous partons de bonne heure et nous campons lard. Tout serait pour le mieux, si nous ne souffrions pas autant de la faim, .le sais bien qu'il faudrait s'arrêter pourchasser, mais nous pouvons perdre un jour ou deux sans certi- tude de gibier, il est préférable de marcher et de patienter.
Généralement, le soir nous avons un poisson, c'est presque toujours une tra- hira, encore est-elle maigre, si maigre que nous ne pouvons plus ni voir, ni parler de trahiras. Lne fois, nous entendons nn(^ bande de pécaris. Mes deux hommes vont dans leiioiset... ne rapportent rien.
f>a faim est un despote tyrannique (jui ne fail aucun crcilil. Xous décidons
it2
VOYAGE AU CUMIN A,
d'essayer de mangei- de la chair de capiouara. .luslemenl en voici une sur la rive, elle allaite son petit. Je tire, je lue la capiouara, je i^lesse le petit, Estève le saigne et le dépouille, José va chercher du bois et fait du feu, el xoilà ma victime dans la marmite.
dette marmite sent vraiment bon. Pourquoi faut-il que ce capiouara si jeime soit si mauvais? José s'abstient d'v toucher, il est (i\é sur la viande de cet
Caehopira Grande, ranal cciilial.
animal. Estève el moi nous nous servons copieusement et dès la première l)ou- ehee nous vomissons. (Jn ne me reprendra plus à user de la poudre et du plomb pour tuer des eapiouaras.
José repart et revient avec un iguane. De loin, cette bète inoffensive parait très méchante rpiand on voit les grandes épines qui couvrent son dos. Notie iguane devait être un bisaïeul dans sa famille, (hiand il a bouilli une heure dans la maimilc il est aussi dur qu'avant d'aller au feu, je le laisse el je déjeune d'un chibc.
VOYAdE AU CUMINÂ.
Déjeuner d'un cliibé, diiier diine cigarette m'arrive souvent. Je songe à la \\e civilisée, je léve au eoniort que je n'ai plus; et, du fond de mon cœui',
Cuclioeira Griimli-. — Lu canal.
d'un endroit (|ue je ne connaissais pas avant ce voyage, monte une révolte contre le destin.
En buvant mon chibé, je me ra|)pel[e, avec tristesse, un autre déjeuner à l'ara, déjeuner où je fus conviée chez un potentat choyé de la fortune, (ict
9i VOYAGE AU t'.lMINA.
lieureux élait de ceux pour lesquels la vie a toujours ele honue. Il liouvait que je mangeais peu et il me dit d'un air convaincu :
« Je comprends, Madame, que vou>; ne vous habituiez pas à aimer la table, car après vous souffririez beaucoup plus dans vos explorations. »
Il élait difficile d'être plus cruellement aimable. Ab ! mon amplivliion, clicz lequel on déjeune si bien, quel plaisir j'aurais a vous avoir ici huit jours scii- lemcnl avec moi. A ous y gagneriez énormément, car vous n auriez plus l'idée de faire des réflexions sarcastiques à de |)au\res vovageurs dont vous connai- triez mieux le sort.
Dans un Iravessào Estc>e se blesse au pied gauclie, il marche bien dillicile- nuMil.
I^i\c gauche est une pelite capuera indienne déjà vieille île cini] ou six ans. J.a rivière est de [)his en plus étroite et a j)eu d'eau, c'est déjà lui igarapi-.
Ri\e gauche, encore l'igarapé Senhor Joào est un peu en amont, rive droite, est cehii d'Agua prêta. Puis la rivière est petite el sèche, avec des travessOcs rapprochés et peu d'eau. Nous ne pouvons aller plus loin avec notre canot.
Aujourd'hui, 24 juin, jour de la Saint-Jean. Ce jour d'allégresse, en pays catholique, est aussi un jour de joie pour moi. J'ai donc fait ce voyage, le voilà qui s'avance. iMalgré la malchance qui m'a poursuiv ie, malgré les mauvais sou- haits cpii m'accompagnaient, malgré les prédictions sinistres, j'ai heureusement terminé ma course. Joie du dex'oir accompli, joie éphémère déjà partie sur les ailes du vent du campo avec le premier coup de rame du retoiu-, je te salue!
A 2 h. i5, nous sommes de retour à la bouche de l'igarapé d'Agua [)rcta où nous nous arrêtons jusqu'au lendemain. Estève sort trois surubims de l'eau : nous avons de la nomriture pour demain.
2J /itin. l'u'tuur. — Il est 5 heures et demie, nous sommes prêts a partir, luie sombre tristesse m'envahit. Il faut donc descendre, retoiu'uer stupidement, sans aventure, (ics rivières désertes sont étonnantes île tranquillité. ()ii revient aussi sûrement <|ue de la 3Iade!cine à la l'Iace de la Hépubli(|uc. (l'est déso- lant!
Je m'attendais a trouver quelcjue chose d'insolite a la source de celte rivière, je ne savais pas au juste quoi, c'était infini dans ma pensée, mais je désirais un péril quelconque. Par exemple, des hidiens brahos auraient été une ren-
VOYAGE AU CUMIN A. IK,
contre exquise. Lue l)lanclie el deux noirs lombaiil au milieu d'une Iribu d'Indiens féi'oees avee photographies à rajipui du réeit, cela aurait ('■le ch-ama- lif|ue, il y aurait eu du eharme, mais rien, absolument lien.
l'^t nous deseentlons I igarape Paru du liio (luminà. Aies matelots sont ravis, leur joie se manifeste par de vigoureux coups de rames, des cris, des rires.
Eslève me regarde avee ses deux bons yeux fidèles. Il ne comprend pas que je sois triste, puisque j'ai fait mon voyage justpi au point où je voulais arriver. Je lui tlemandc pourquoi il est si gai.
" C'est que, dit-il, je suis heureux de retourner où il \ aura du monde, je n'aime pas vivi'C dans ces déserts, et, depuis que nous a\ons \ii celle ea|)uera indienne, je pense à chaque instant voir surgir des Indiens ùraùos. La nuit, José el moi, nous ne dormions (jiie l'un auprès de l'autre, aussi, nous sommes l)ien eoutenls de revenir. ■
Et, [)our bien me montrer sa joie, il rame avec plus de force el jette un cri prolongé qu'il module, un cri sauvage à faire mourir de jalousie un Indien de grand bois.
INous ne nous arrêtons point pour le déjeuner; le poisson ayant élé boucané pendant la nuit, nous n'a\ons pas besoin de faire de feu. Estève el José ont chacun un l)ol rempli de farine de manioc. A côté, sur le banc du canot, ipi'ils n'ont même pas eu la précaution de laver, ils placent du poisson el du sel; ils mangent du meilleur appétit ce mélange de boue, de feuilles sèches, d'insectes et d'aliments di\ers. Heureux estomacs!
Nous avons vraiment bien marché. Nous arrivons, pour cam|)er, à la P/aia hcuila^ où nous avions déjà dormi en montant, si bien cpie les picjuets de la lenle sont prêts, il v a tlu bois pour le ciùsinier, il ne nous man([ue (jue l'indis- pensal)le, du poisson ou de la ^ian^l(^ Nous ne pouvons prendie de surubims, bien qu'il y en ait sûrement, puisque Estèveen a péché en cet endroit, il v a trois jours; nous tuons dcuv jacarés.
iC) juin. - — Nous continuons notre descente a\ ec une boinie allure. Je suis étonnée de voir que ces deux matelots, après tout ce qu'ils viennent d'endurci', puissent encore dépenser lanl de forces.
Tonte somnolente el bercée par la cadence des rames qui frappent leur à tour le bordage du canot, alanguie par une chaleur ardente, je ne suis pas à même
Dfi
VOYAGE AU CUMIN A.
d'apprécier la belle nature qui se déroule à mes yeux. C'est en vain que j'essave de réagir, je ne vois les choses qu'imparfaitement.
De petiles lianes enlacent de gros arbres, semblables à de minuscules serpents qui les étoufferont. Ces arbres sont en quantité innombrable, il eu pousse jusque dans le lit du ruisseau; ils sont entourés de tant de végétations différentes que ces plantes vivaces et fécondes se multiplient à l'intini, s'emparant de la
rivière comme du sol, et me fout douter que je sois au milieu d'iui cours d'eau.
La force de production de la nature est au-dessus de toute supposition, le canot glisse et passe à peine sous les branches qui se croisent et s'entrecroisent. Au loin, la cime touffue et gracieuse des palmiers, seprojeltanl sous les couleurs éclatantes du ciel équatorial, au coucher du soleil, me portent à rcver à tout autre chose qu'aux explorations.
Où êtes-vous^ beaux rêves qui, autrefois, me montriez ces forêts vierges
VOYAGE AU CUMINA.
sous un aspect enchanleur, avec des Indiens splendides, un inconnu merveil- leux? Tout cela s'est évanoui au souffle de la réalité.
Et après avoir perdu l'espérance, je perds encore les illusions.
Cachoeira t'.iaiulc. le iiicillt'iir clic
Nous voici au campement de Cliico. D'ici à notre point d'arrêt en amont, nous avons mis cinq jours pour monter et deux pour descendre. A mon arri- vée, Chico s'empresse, mais Guilliermo ne vient même pas me saluer, sous le fallacieux |)rélexte que son doigt lui fail toujours mal. Je lui donne une leçon
98 VOYAGE AU r.lMINÂ.
de politesse dont il se souviendra. Au mo^en âge, on se servait dans les pavs civilisés de moyens mnémotechniques pour donner aux enfants la mémoire de certains faits. Guilliermo n'étant pas un être raisonnable, je me sers avec lui de ce même procédé.
Chiqiiinho a tué une biche pendant mon absence, el, aussitôt qu'il nous a vLis, il a mis mon couvert. La nappe et la serviette sont très blanches, il a fait la lessive, et il me sert un cuissot boucané d'une succulence sans égale.
Nous n'avons plus de pétrole, le peu qui nous restait avant été em|)loyé à fabriquer du brai pour le canot. Il va falloir, maintenant, faire du feu toutes les nuits. Nous fabricjuons, avec du brai, des chandelles informes dont nous ne nous servirons que dans les grandes occasions.
1"^ juin. — ■ Nous partons par un temps gris, le ciel est bas, le soleil se cache et Guilhermo gémit toujours. Il est assis sur le banc de l'avant, et le vent m'apporte une odeur nauséabonde qui m'incommode tellement que je suis obligée de le faire changer de place. C'est à croire que cet homme est un tout bien homogène, que tout, chez lui, n'est que pourriture, aussi bien son sang mêlé que sa conscience viciée et son intelligence tournée vers le mal.
Dans la clarté du ciel, bien à découvert, sur la plus haute branche du plus grand arbre de la rive, une aigrette, avec un long cou, im long bec, se tenant sur une seule patte, ressemble à une boule de neige suspendue entre le ciel bleu elle vert métallique du feuillage. Elle nous regarde passer dédaigneusement, paraissant avoir conscience d'être une beauté parmi les beautés équatoriales
Et mon canot docile court, court toujours, laissant derrière lui les montagnes el la forêt, le campo et les plages broussailleuses; il court sans repos, par la chaleur et par la pluie, par le zéphir et par le \ent des tempêtes. .Te l'aime, mon canot obéissant. Peut-être aurons-nous lui sort commun et seions-nous brisés tous les deux avant d'avoir fini notre lâche, avant d'arriver au port!
'5o juin. — Nous avons dormi en aval de la cachoeira do (lampo grande, (l'est ici que nous laissons ces l)eaux campos odoriférants, si gais, si sains, avec leur vent frais ininterrompu. Nous allons vovager de nouveau dans la sombre forêt vierge, sans air, où l'on ne respire que d'acres odeurs chargées de puan- teurs fétides et évoquant l'idée d'un immense charniei' plein de corps en décomposition.
VOYAGE AU CL" M IX A. ii'.i
Nous déjeunons clans l'ile, en amont de la maloca. Aussitôt que les Indiens nous aperçoivent, ils nous appellent, ils nous crient sur tous les tons : i/e'pr ! lunnuiijc ! Ils ne nous laissent [)as le temps de Unir notre repas. Après avoir pris et embarqué les provisions 'qu'ils nous ont préparées', nous conliiuions noire \o\age en a\al, sans nous arrêter à la maloca, ou nous ne voulons point camper. Il est bon d'être très loin des Indiens, quand bien même ils sont nos amis, pour conserver leur amitié. Te n'oul)lie pas cette sage précaution.
Le lendemain, dès le matin, nous voyons trois tapirs et nous en tnons deux. Celte rivière, où je pénétrais a\ec prévention, m'a procuré deux choses que je n'avais point désirées : l'amitié des Indiens Pianoeol(3s, qui pourront me tiéclier un de ces jours, et une provision de viande de tapir, qui certainement nous rendra malades.
N'avons-nons pas tort d'avoir di's préventions conti'e les gens ou contre les choses? d'avoir des amitiés ou des haines? l'onr avoir mie meilleure place au soleil, pourquoi jouer des coudes à en meurtrir le voisin? La vie vaudrait-elle donc la peine d'être vécue?
1. VdIi Cliapiue XI. panes i jl cl siiivaulcs.
chapitre: VII
Rio Murapi, montée, descente. — Largeur. — Pierre.s dessinées. — Une caclioeira. — Cam- pements indiens. — Nouvelle peur de mon équipage. — Idée ingénieuse de Guilhermo. — Ses mensonges mis au jour. — Mes gens reprennent courage. — Capuera indienne. — Campo sur la rive gauche. — Caclioeira. — Visite pendant un bain. — Un signal. — Igarapé de Campo grande. — Dessins indiens. — Retour de l'igarapé. — Dans le Murapi. • — Arrêt. — Colline belvédère. — Retour. — Les Oyaricoulets. — Tiistesse. — Manière pratique de voyager. — La rivière sèche rapidement. — ,Toâo et Marlinlio. — Mes gens mangent et causent. — Confluent.
2 jnillvt. — ÎMiii'api ! Ton eau sombre est d'un si beau noir qu'elle assombrit davantage mon âme déjà si triste.
Le Murapi, formateur rive droite du (luminà, mesure à son emliouchure I02 mètres. Je me dispose à le remonter, au grand mécontentement de Guil- hermo, qui ne croyait pas, après ses histoires eiha vantes dludiens hrahos fjue je me serais décidée à v naviguer.
De même que le Parti, le Murapi est presque à sec aussitôt en amont du confluent. Rive droite, de grosses pierres avec des dessins indiens'.
Les rives sont basses et marécageuses : il y a toujours un marais sur une rive ou sur l'autre; la végétation, ra])ougrie, est la même que celle du Cuminà, de l'igarapé des Roucouyennes à la bifurcation.
Une caclioeira, au milieu d'un pédral, nous oblige à décharger complètement le canot et à le passer à vide.
Rive droite, en amont de la caclioeira, nous vovons un campement indien déjà vieux d'au moins deux ans. Toujours même rive, dans un petit igarapé, se trouvent des bariaeas neuves et un grand boucan avec des traces d'un pas- sage récent. \ oilà de nouveau mes matelots efïrayés.
I, Voir la ))laiiclie de pictogrnphie.
VOYAGEVAU C.LIMINLV.
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Ils ne C'iianlent plus, ils ne courent plus, leurs yeux fouillent le ri^a^e avec inquiétude, on dirait des bêtes traquées, ils rament mollement, sans hruit, cela jiarce que Guilliermo leur a farci l'esprit d'hisloires d'huliens féroces.
Au déjeuner, nous nous arrêtons à un cam|)emcnt indien où il y a six barra- cas et un boucan recouvert avec des feuilles du |)almier inajà. JMes gensmanoent vite, pour partir d'un endroit qu'ils jugent périlleux; ils parlent bas, ils se eon-
Cachueiia Grand
sultent avec une inquiétude \ isible, ils ne peuvent dissimuler leur agilalion et Estève vient de mon côté. Je devine qu'il va me prier de retourner. Il m'est désagréable que ce soit lui qui se soit chargé de la commission, j aurais préféré en débarquer un autre, Guilliermo, par exemple. Estève est un bon garçon, qui mieux est, un bon matelot. Il est devant moi, me regarde, puis regarde succes- sivement ses camarades, ses pieds, ses mains, le ciel bleu, les barracas indiennes, enfin, fébrilement, il se décide :
« Je supplie Madame de ne point se fâcher de ce que je vais lui dire, mais
I(W: VOYAflE AU CUMIN A.
Giiilliermo nous a fait remarquer que le canot, presque hors d'usage, pourrait
bien nous laisser en route. Comment alors ferons-nous pour descendre, nous
sommes si loin! INFadamc, esl-il bien vrai que le canot n'en peut plus?
■ — llstrve, si notre canot se i)rise, il v a hcanconp d'aibrcs dans la l'orrl,
nous Ici-oMs une uUa '. >
• Les liisloires d'Indiens hrabos ne m'avaiit pas intimidée, (iuilliermo
essaye nu autre mo\en. Je le devine et je \eu\ le prévenir. Ses ruses ont
besoin d'être déjouées. Si ses contes fantastiques ne m'apeurent pas, ils
induisent facilement en erreur cl elTravent beaucoup mes liommes qui sont
d'esprit fliihle. Il faut aviser.
Tout doucement, sans avoir l'air de prendre de renseignements, je m'approche de Guilliermo et je l'interroge.
1 Dites-moi, Guilliermo, a\e/-vous déjà remonté cette ri^ière Murapi? ou bien (juelqu'un de vos parents l'aura-l-il visitée'?
— Non, Madame; celui qui a le plus voyagé de nous tous est mon oncle Santa-Ânna, mais il n'a été que dans le Paru, tous les antres ne sont pas allés plus loin que la Poainia. Moi, j'ai remonté deux fois le Paru.
— Alors, comment pouvez-vous savoir qu'il v a des Indiens brabos dans le Alurapi?
— .le le sais. Madame, les Indiens Piànocotos me Tout dit.
— Ali! vraiment! Mais commeul les Indiens ont-ils pu vous tenir pareil propos? Vous ne parlez pas un mot de leur dialecte, eux, de leur côté, ne comprennent pas le portugais. Votre mensonge est insoutenable, vous voulez voir si mes gens auront peur. »
Va me tournant vers ces derniers j 'a joule : <■ Est-ce (jue jiar hasard vous seriez eH'ravés? >>
.l'étais sûre de l'clfct (jue produirait mon interrogation. Chacun vent avoir plus de courage que son compagnon. Mainlcnanl ce sont des vaillants, en |)ai'oles. Cependant, ce courage factice ne me dit rien (jui vaille. Si nous faisions une fâcheuse rencontre, je sais qu'il ne faudrait coniplcr que sur moi. (Mioi (|u'il en soil, je songe sans amertume à loul le mal qu'aïuail pu me faire
Il ha. |,
VOYAGE AU CrMIiXA. lO."
ec digiu' nis de .Mucanibeiro, si je m'étais laissé émouvoir par la iluplicile de ce mulâtre encore plus lâche que misérable.
La rivière se continue avec des largeurs de loo à i >o mètres allant quelque- fois jusqu'à lioo mètres. Trois petits rapides, passés à la corde, sont suivis en amont d'ini igarapé assez grand avec un fort débit d'eau. Les campements indiens sont de plus en plus fréquents. Rive droite est une capucra indienne. Nous accostons pour voir si nous ne trouverons pas des patates ou des bananes, il n'y a que des bananiers sauvages et un seul cajueiro <[ui n'a point de eaji'is. Mes matelots ne mettent pied à terre qu'armés de leur Winchester.
Sur la rive gauciie est un igarapé assez important, l'igarapé da Trahira, et aussitôt en amont cin(| raj)ides avec une l'ivière sèche qui- ne donnerait pas passage à une pirogue indienne.
Le G juillet, à 2 heures de l'après-midi, nous rencontrons le campo siu- la rive gauche. Ce campo est de la même qualité que celui du Paru : ce sont les mêmes herbes et le même aspect; nous nous arrêtons quelques instants pour respirer à pleins poumons l'air frais et parfumé.
Une note gaie. Guilhermo s'approche de moi cl nie ilit sentencieusement : « jMadamc, des Indiens m'ont dit qu'ils avaient mis le feu à ce campo. » Un fou rire nous prend tous, Guilhermo se troulile, il ne peut dissimuler sa sur- prise et sa vexation. Nous rions d'autant plus que le campo en question n'a pas été bn'dé celte année.
Subitement, le lit de la l'ivière s élargit tlemesurément poiu' un cours d'eau aussi petit. In banc de pi(>rres ti'averse toute la rivière de ri\(' à ii\e, nous cherchons en vain un chemin praticable : il n'y en a pas, l'eau passe sous les pierres. Le canot est déchargé et hissé au-dessus de cette muraille.
Pendant que mes gens sont au lra^ail sur la rive gauche, je vais me baigner de l'autre c(')t(' de la rivière sur la rive droite. On serait tenté de s'imaginer f|ue, voyageant toujours sur l'eau, luie de nos satisfactions serait de pouvoir prendre des bains à volonté. Cette erreur est très grande, il faut choisir un endroit, un emplacement où les /liraii/uis ne pourront |)as \ous mordie où NOUS pourrez voir si un jacaré ou un sucmijù s'ap|)roche, ou il n'y aura pas de raies, où le fond de la rivière sera de sable et non de terre glaise.
L'emplacement trouvé, il vous faut prendre, nouveau Tartarin, votre fusil cl
lOi VOYAGE AU CUMIN A.
voire coiileaii, les tenir à portée de voire main et èlie (oujours disposé à recevoir une visite ennuyeuse.
Te suis donc allée me baigner sur la rive droite de la rivière. J'étais à peine vètue^ lorsqu'un léger bruil de pas sur les feuilles sèches du hois et des branches écrasées attire mon attention. A une trentaine de mètres, je distingue un jaguar
(^afhocira Ciniude, Joïsinha j):isse sur les pierres.
(jiii s'approche. Inslinctivement, je jelle un cri pour appeler mes hommes. Alellre une balle dans mon rifle est l'aliairc d'une demi-seconde, je vise, et... il n'\ a plus rien, .l'ai eu torl d'appeler, mon cri a foit peur au jaguar. Je suis loul a l'ait contrariée, mais pouvais-je m'imaginer qu'un tigre était aussi poltron !
En amont, une autre cachoeira très lortc nous ol)lige à déchargera nouveau pour |)asser à a ide. Elle a trois travessôes que nous franchissons par le canal rive "auchc.
VOYAGE AU CU:\11N.\.. I""»
En amont de cette cachoeira, nous nous arrêtons encore pour calfater notre Juaninha qui commence à faire Iieaucoup trop d'eau.
9i Juillet. — Nous parlons de très l)onne heure. Je veux faire aujonrd'liui une bonne journée de marche; ce sera sans doute la dernière. Nous n'avons plus de sucre et boire des infusions de thé sans sucre, encore ([ue ce soit de rexcellent thé de la Compagnie coloniale à arôme fort délicat, ne nous sourit
à aucun; rien (juc d'\ songer chacun fait une grimace désagréable.
Nous vovons trois balatas ([ui ont été coupés. Les Indiens abattent ces arbres pour se nourrir de leurs petits fruits sucrés. Ces fruits sont de la grosseur d'une prune et d'un goût fort agréable, ils ne poussent qu'à l'extrémité des branches où il est difficile d'aller les chercher. Quand ils tombent de l'arbre, ils sont secs ou pourris.
Au milieu de la rivière, il a été mis une perche haute de j à G mètres, plantée droit et au haut de laquelle on a attache un vieux chapeau de feutre noir et
KiC. VOYAGE AU CUMIN A.
un arc l)risé. Grand émoi! C'est, paraîl-il, un signal pour nous inviter à retourner sur nos pas. Mes gens ne sont point rassurés. Je ris de leur fraveur, je fais retirer la perche, ils constatent comme moi qu'elle a été coupée depuis plus (l'un mois. Cet avcrtissemeni, si (oiilefois c'en est un, n'est doue point pour nous, puisqu'il y a un mois les Indiens ne nous connaissaient pas. Tous mes hommes en conviennent, sauf Guilhermo qui ne se rend pas à l'(''vidence, Mettra-l-i! ma patience à houl et devrai-je lui iulliger la correction de la corde dont les coups auront raison de son entêtement, assoupliront son caractère, corrigeront son mauvais esprit et développeront son enlendemenl.
I^a rivière se rétrécit de plus en plus, au déjeuner nous naviguons déjà dans un igarapé. Vers 2 heures, le Murapi se partage en deux bras de 2") à jo mètres chacun.
Nous prenons l'igarapé de la rive gauche. C'est un igarapé sans importance avec une largeur movenne d'une vingtaine de mètres aussitcU en amont de l'embouchure : nous lui donnons le nom d'igarapé do Campo grande. Son eau est d'une couleur bleue très prononcée, même sous un petit vohuiie, dans un verre, elle garde cette teinte, elle n'a aucun goût désagréable.
Hive gauche, sur une grande pierre en granit noir, je relève une belle page de dessins indiens, les plus beaux que j'aie rencontrés depuis le commence- ment de ce voyage.
L'igarapé do Campo grande a donc été autrefois visité sinon habité par des Indiens, (hiels Indiens? A quelle époque? N'y aurait-il pas une ('Iroite corrélation entre les pierres dessinées un peu en amont de la bouche des rivières et celles des igarapés? Mystère qu'il serait autrement intéressant de dévoiler (jue de déchillVer quelques stèles de plus.
A peine avons-nous fait div kilomètres dans cette rivière, que des barrages de pierres trop successifs nous obligent à retourner.
f) juillet. — Je vais essaver d'aller encore toute la journée dans l'igarapé rive droite. De retour à la confluence, nous poursuivons en amont dans ce ruisseau étroit et sinueux. Puis, voilà que ce ruisseau s'élargit pendant quelques Ivilonictrcs, on le dirait transformé en petite rivière, mais il ne tarde pas à revenir à son état d'igarapé. Nous n'avançons que fort lentement, la rivière devient à sec avec un fond de petits cailloux. Nous devons nous arrêter à
VOYAGE AU r.UMIXA. 107
j heures de l';ipiès-micli, il n'y a pas moyen de |)oiisser plus loin.
Une forte colline, rive ganelie, esl un belvédère tout désigné pour examiner le pavs le plus loin possible. Je gravis cette colline, pieds nus, car je n'ai plus de chaussures ni rien pour en faire. Les graviers m'entrent dans les chairs, les pierres me font trébucher, les lierbes me coupent, les insectes me mordent; quand j'arrive au sommet, je suis épuisc'C.
Dans le lointain, deux montagnes d'un beau bleu, de teinte d'égale intensité, l'une faisant N. 12" E., l'autre IN. 22° E. Une troisième, beaucoup plus éloignée, fait N. Vi" O., sa teinte est d'un bleu très pâle presque gris. Puis au nord, à l'est, au sud, c'est le campo à perte de vue, le campo avec ses légères ondulations et pareil à luie mer tranquille. A l'ouest, il me semble <|u'il y a aussi des eampos, mais ils sont loin, très loin; la forêt de la rive s'elend sur plusieurs kilomètres.
Voilà le résidtat obtenu : gravir une colline avec une peine infinie pour prendre la direction de trois montagnes, une altitude barométrique et quehjues photographies. Je ne me plains pas toutefois, car il arrive souvent (pi'après plusieurs heures de fatigues le réstdtat est autrement négatif.
Nous descendons non sans toml)er souvent, malgré toutes les précautions que nous prenons : nous sommes exténués quand nous arrivons au campement et il fait d(''jà nuit.
Je vais tout de suite dormir, dormir sous la blancheur resplendissante de la lune dans cet immense campo très calme, songeant tristement que je ne goûte plus ces heures exquises du commencemenl de la nuit, heures habituelles de nolri' causerie quanti nous étions deux, heures de douces rêveries, passées pour ne plus revenir.
10 juillet. — Je m'éveille tout étonnée. Comment, même pour ce dernier join-, pas la moindre petite surprise, pas d'Oyaricoulets ! C'est désolant.
Les Oyaricoulets sont loin d'être jjacifiques. Ce sont des Indiens qui demeurent aux sources tie r(.)ulcmary et tie l'Aroué, dans les eampos (jui s'étendent du Haut Japanalioni au Haut l'ariï et au llaul Trombelas : je suis donc dans la l'égion (ju'ils habitent.
Ces Oyaricoulets attaquent non seulement les civilisés (en i8iS<S, ils ont tué \\\\ créole de Cavenne et en ont blessé lui autre), mais encore les autres
ION VOYAGE AU CUMINÂ.
Indiens. Ils font de fréquentes visites chez les Trios ou ils pillent les cases, incendient les villages et enlèvent les femmes.
Depuis plusieurs jours, je pense à cette triiju d'Oyaricoulets. Je sais' qu'ils ont fait autrefois un commerce d'échanges avec les Youcas et que le langage dont ils se servent est un mélange de takilaki (dialecte youca) et de ouavana. .le me demande aussi comment je me tireiais d'une rencontre avec eux. Bah !
Colline dans le Ciunixj Rio Pai
je verrai hicn? - mes gens tomhi- ront à 1 eau et moi .... oh ! ma foi, la ou ailleurs. Je me décide :i revenir sans avoir vu lest )varicoulets. Dès les premières heures lennui du
retour me saisit. Le lahleau est d'une monotonie désespérante. Les matelots lament mollemenl, quelquefois ils s'arrêtent complètement. Guilhermo, avec une lenteur flegmatique, tire l'eau du canot qui s'emplit incessamment; celui qui gouverne ne se donne même pas la peine de regarder les ohstacles pour les éviter; aussi, de temps en temps, nous buttons sur une pierre et nous sommes désagréablement secoués. Ce choc les réA cille, ils se remettent au travail plus vivement, a\ec plus de courage, mais pendant quelques minutes seulement, bientôt leiu' ardeur s'éteint de nouveau.
V()YA(il<: AU cuminA.
m!»
Pendant ces longues journées de descente, les jours heureux passés avec mon mari dans les solitudes des forets vierges me reviennent à l'esprit. Les mêmes incidents, se reproduisant dans des conditions identiques, sont autant de blessures qui avivent la plaie si douloureuse que je porte au co'ur.
La rivière se tarit avec une rapidité eHïayante et nous ne sommes (ju'au commencement de la saison sèche. A la fin de l'('lé, il ne doit v a\oir de l'eau
iir <lo la colliu.-
ici que lorsqu'il pleut. Un mois plus lard, je n'aurais pu remonter la rivière aussi haut.
A la descente, j'ai une manière très [)iatique de voyager. Comme je connais exactement le chemin, je vois les heures de montée, et je dis aux matelots : « Ce soir, nous camperons à tel endroit. » Ils essayent de s'attarder, mais ils s'aperçoivent vite qu'ils n'v gagnent rien. C'est tant pis pour eux, car il leur faut toujours atteindre le point designé. S'ils perdent du temps, nous marchons la nuit.
110 VOYAGE AU CUMIN A.
Ils preiinenl riial)iUi(le d'accélérer. Nous atteignons souvent le hnt indicjué à '3 ou à 4 lieures, alors on s arrête j)lus tôt et l'on campe.
Celte manière de voyager m'évite l)ien des contrariétés. Quand mes hommes sont en paresse, qu'ils rament mollement, je supplée à la qualité par la quantité.
L'eau de la rivière a tellement diminué que ce qui n'était qu'un rapide quand nous montions est maintenant un travessâo, et que beaucoup de nouveaux rapides se sont formés. Après chaque travessâo, nous regardons anxieusement le fond de notre canot et c'est avec un soupir de soulagement que nous voyons que ce n'est pas encore pour cette fois : c'est que nous craignons qu Cn passant sur les pierres notre embarcation ne s'ouvre tout à fiiil, tellement les planches du fond sont usées. Il est heureux qu'elle ne fasse pas davantage d'eau, nous nous arrêtons j50ur la calfater à nouveau. Je doute fpie .hidiiinha puisse nous conduire jusqu'à destination.
ri /fiillct. — Je lue un tapii', nous en emjjorlons seu'ement lui tpiartier, car il faut économiser notre sel.
Entie une petite lie et la rive droite, alors (pie nous cherehons notre chemin entre de grandes pierres, à 3 heures île l'après-midi, nous enten- dons de l'autre côté de l'île une décharge île ride, nous sommes saisis d'inquiétude, machinalement selon l'habitude nous répondons.
Comme toujours, je suppose ou qu'un malheur est arrivé ou qu'il va sur- venir. Nous sautons tous à terre avec nos armes et nous apercevons un tout petit canot de pêcheur avec deux de mes matelots, Joâo et Martinho.
lui parlant de la Porteira où est resté mon grand canot, j'avais dit ipie je comptais être de retour dans un mois et j'avais emporté des vivres pour un mois et demi.
Ne me voyant |)as revenir au bout du temps fixé, mes deux malades rétablis ont encore attendu huit jours, puis l'inquiétude lésa gagnés. Ils rêvaient toutes les nuits que les Indiens m'avaient (léchée et ils pensaient aussi que j'étais sans vivres. Alors Antonio est resté à la garde îles bagages, Joâo a loué un petit canot et, avec Marliuho, il est veiui me rejoindre. Ils m'apportent quelques boites de lait et de la farine de manioc. Il y a quatre jours (pi'ils n Ont pas mangé de cette dernière, ne voulant pas ouvrir le panier qu'ils me destinent.
YOVAdE AU r.U MIN A. III
Je suis très impressionnée el tout émue de leur délicate action; tout bons que je les connaissais, je ne les croyais pas capables de pousser le dévouement aussi loin; bien d'auti'es seraient resti's tranquillement à se soiL;ner, ne se seraient pas im|)Osés pareille fatigue.
Nous continuons notre route, le petit canot marclic j)lus vile (jiic .iDiiiiinhit . ,loâo, (jui est au courant de mes liabitiides, demande oii l'on couche. Sur la réponse tie son frère Estève, l'un et l'autre vont de l'avant avec une rapidité exemplaire. Arrivés au point d'arrêt ils font du feu, car il vient de tomber une grosse pluie et nous sommes tous mouillés.
Mes matelots causent et mangent presque toute la nuit. Ils se content des riens, leur enfantillage me plaît. Je me réveille à i lieurc ilu malin. José et Martinho sont encore auprès du ieu, ils parlent la bouche pleine en jouant aux cartes : le jeu est leur passion a tous les deux.
1 4 juillet. — C'est aujoiud'hui la fête nationale de mon pays natal, la belle France. Mes compatriotes sont en liesse, un pauvre cœur menrtii de Française leur adresse, des forêts vierges du Paru, l'expression de sa patriotique afi'eclion.
Aujoiu'd'hui, nous dormirons à l'igarapé des Roucouyennes, la trotte est longue, je ie sais, mes hommes travaillcroni lui peu plus.
A 9 heures du malin, nous \oila de nouveau au coniluenl du Paru cl du Mura pi.
Il pleul depuis l'aurore et la pluie désagréable en tout pays l'est encore |)lus ici, car elle tombe sans accalmie, elle est décourageante, déprimante, elle l'cnd les nerfs malades.
Une vague désespérance me reprend et m'envahit tout entière. Pour me donner du courage je me répète tout bas : « Ceux qui vivent, ce sont ceux (|ui luttent; pour atténuer les tourments de la vie, rien n'est tel que la poursuite d'une idée fixe quand surtout le mobile a sa grandeur et sa nécessité. »
CHAPITRE VIII
Desfento du (Aiiiiiiui. — Diflicultt- d'i'\ nlualion dos distances. — Igara])é des Roucouvennes.
— La pluie. — i5 juillet. — Daus l'igarapé des Roucouycunes. — La croix de Guilhermo.
— La rachoeira Grande. — Un sucurijii s'approche. — Le petit canot naufrage. — Cachoeira Resplendor. — Cachoeira do Jacaré. — Cachoeira da Pacienciâ. — Difficultés de la navigation. — Igarapé de lu Poaiina. — Histoiùque. — Les arbres tombés. — Igarapé des ubas. — Une capuera. — l^n abatis. — Impossibilité d'avancer. — Triste l'etour. — Joaninlia naufrage. — Juaiiinlia remise à neuf. — Famine. — Descente des caclioeiras.
— Un tapir. — Joaninlia naufrage «laiis la Pirarara. — Jdoninliu naufrage dans la <aclioeira do Mel. — Equipage peu vêtu. — Guilhermo et .loào. — 4rdeur au travail. — • Cachoeira do luferuo. — Dans le sentier. — Antonio joveuv de nous revoir. — Arrivée au campement. — /(;«///////« naufrage dans la cachoeii'a da Lage gi'ande. — Résignation.
A la .sortie de ces petits igarapës tle celle iMvière étroite, le Ciiminà nous semble plus large qu'il ne l'est en réalité.
Sur la rive gauche, la forêt est maigre et racliitique^ il n'y a pas un seul grand arbre. Nous voyons des palmiers palis qu'on ne rencontre généralement qu'aux approches du campo. Le campo est donc là [n'obablement tout près, derrière la lisière de la forêt, je serais contente de m'en assm^er, mais il m'est imj)ossible d'aller explorer dans le centre, le peu de farine qui me reste ne me permet pas de ces fantaisies-là.
Il est bien difficile d'évaluer les distances parcourues avec des rameurs nègres. Selon qu'ils sont de bonne ou de mauvaise humeur, qu ils n'ont pas assez ou trop mangé, que leur jeu s'est plus ou moins prolongé dans la nuit, que le récit de leurs stupides histoires les intéresse ou les fatigue^ la vitesse de la régate varie : celle-ci va avec la lenteur d'une tortue ou vogue |)ar secous.ses ou pai' bonds désordonnés. Je ne parle ainsi cpie des gens, il y a encore à considérer la force du courant, la pluie, le vent, la rivièi-e sèche qui sont autant d'obstacles ralentissant la marche de notre etabarcalion.
VOYAGE AU CUMIXÀ IIT,
A lu nuit, nous arrivons à l'igarapë des Roucouyennes. Je prends à la hâte luie tasse de thé au lait, je vais dormir en me promettant de ne faire qu'un somme jusqu'à demain malin.
Mais Toupan ' en avait décidé autrement. Au milieu de la nuit, nous sommes surpris par des cou|is de tonnerre suivis de pluie. Tout d'abord, l'ondée aimable et gracieuse tombe sur les feuilles et sur notre tente avec un joli bruit de douce
MIriti/.al dans le c:im|)o.
musique, puis elle tlevieul plus l'orti' et bientôt elle dégénère en tempête. Le \ent la chasse avec une l'orcc inouïe, elle bat violemment nos moustiquaires, nous sommes inondés.
l'ar une de ces nuits les plus ^.omlnes (ju'il soit donné à l'homme de ren- contrer, je suis grelottante, sans feu, la pluie l'avant éteint, sans lumière, dépourvue de pétrole, sans vêtements secs pour changer; tout est dégouttant d'eau : \ètemenls, couvertures, hamacs et moustiquaires; il n'y a de secs (pie
I. Toupan. dieu des Indiens.
m VOYAGE AU CUMINA.
mes papiers qui, comme d'habitude, sont enveloppés dans un caoïileliouc protecteur.
Il nous faut attendre le jour avant de pouvoir faire du feu, aucune île nos allumettes mouillées ne s'entlamme. La nuit est effroyablement noire, la forêt est d'une obscurité dangereuse, une grande lassitude s'empare de moi et je me sens très malheureuse.
\^ juillet. — Saint Henri. Ce jour de repos pour mes hommes est un jour de deuil pour moi. Nos plaisirs sont passagers et nos joies sont menteuses, il ji'y a de vrai (jue notre douleur, la dernière goutte de cette éponge du co'ur qui boit et entretient la vie est luie larme.
\(j juillet. — Dans le petit canot, avec Chico et Guilhermo, j'entre dans l'igarapé des Houcouyennes.
Guilhermo m'avait dit en montant (ju'il y a\ail une croix dessinée sur une pierre dans une cachoeira qui se trouvait à une heure de l'embouchure de l'iga- rapé. Une croix! Ce n'est point un travail d'Indiens, le Hère >'icolino n'est pas passé par là, alors?... Me voilà cherchant, me mettant l'esprit à la torture, je sais pourtant l'histoire de ces régions, d'où peut bien venir cette croix? J'en ai rêvé. Mais je vais la voir.
Nous passons la |)remière cachoeira oîi, malgré de minutieuses recherches, nous ne trouvons pas de croix. Nous continuons, nous voyons d'autres cachoeiras, puis des rapides et toujours pas de croix. Guilhermo finit par dire que la croix n'y est plus parce que les eaux l'ont ellàcée. Bon! Je devais m'y attendre, c'est une nouvelle invention de Guilhermo qui ne pensait pas (|ue j'irais vérifier.
Nous retournons à l'embouchure après avoir inutilement parcouru environ uj kilomètres dans l'igarapé. La végétation qui y règne est belle sur les collines, il y a des balatas en assez grand nombre, mais les rives ne sont que des marais grouillants et puants, des terres en formation avec des émanations pestilentielles.
J'ai fait passer Guilhermo et José dans le petit canot et je garde avec moi Joào et Martinho. Nous allons donc bien marcher, j'ai dans ma barque quatre très bons rameurs : Joâo, Estève, Chico et Martinho. Puis, ce sont toujours mes anciens, ils connaissent à ma figure mes impressions et mes ilésii's, ils
VOYAGE AU CIMINA. 1 13
devinent s'ils doivent parler ou se taire. Quelquefois, ces Ijraves oarçons restent toute une matinée sans ouvrir la houçlie. Je leur sais d'autant idus gré de cet cli'ort qu'ils sont tous très bavards.
La caclioeira Grande est descendue relativement très vite, nous passons d'attaque les travessôes d'amont, c'est-à-dire que le canot est lancé à toute force de rames d'amont en aval, au milieu des remous, dans les étroits canaux des angosturas : il faut absolument être caclioeiristes éméiites pour se risquer là-dedans. Guilliermo, plus peureux qu'un agouti, lève les bras au ciel en nous voyant danser au-dessus d'un tourbillon. Lui, qui s'intitulait modestement le seul capable de bien passer une cacboeira, constate que mes matelots s'y entendent mieux que lui et, qu'au lieu d'être le maître, il n'est tout au plus qu'apprenti caclioeiriste.
Pour francliir le grantl saut, mes pilotes vont seuls sur la rive gauelie, je reste sur le pédral qui est au centre de la rivière avec Guilhermo qui fait la cuisine.
Je profite de cet instant de répit pour aller me baigner. Je trouve un joli site : c'est un cirque de rochers avec une cascade d'environ 4 mètres de hauteur, l'eau tombe en pluie fine, c'est délicieux et je m'y serais attardée si je n'avais eu la ^isite d'un indiscret, un énorme sucuriji'i manœuvre si bien qu'il s'approche de moi; il n'en est plus qu'à quelques mètres, lorsque je l'aperçois par hasard. J'avoue à ma lionte que je ne lui cherche pas querelle, je sors de l'eau et, pendant (|ue le soleil me sèche, je l'examine à mon aise et à l'abri de toute atteinte : c'est vraiment une belle bête.
Mes liommes tardent bien à revenir. Je commence à m'inquiéter, lorsque, à 1 heures et demie, ils arrivent pour dt^euner. Le retard est dû au petit canot qui est allé au fond de l'eau. Rien ne s'est perdu, car mes gens ont plonge jusqu'à ce qu'ils aient retiré tous les objets que le canot contenait.
Nous arri\()ns pour camper à la grande plage en amont de la cachoeiia Resplendor. Il est grand temps, car notre Joaninha^ complètement décal- fatée, fait énormément d'eau. Avec trois bons travailleurs comme Joào, Cliico et Estève, une heure après elle repart pour la pèche.
En nous réveillant le lendemain, nous allons tous auprès du feu, nous sommes gelés, le thermomètre marque H- if)" et nos dents claquent.
lie. VOYAGE AU Cl MINA.
Les cachoeiias doniient autant de travail à la descente qu'à la montée. Nous prenons la rive gauche car la rive droite est presque à sec. Marlinho tombe dans un très fort tourbillon qui est en bas du second travessào, il est proprement i-elourné deux ou trois fois, puis le lemous le jette sur les pierres de la l'ive. Tout est bien qui finit bien. Martinbo en a été quille pour la peur et la perte de son pantalon. (Hiand un homme tombe à l'eau dans lui rebujo, la première chose qu'il fait pendant qu'il va au fond, disent mes gens, c'est de déboutonner son pantalon. Celui-ci quitte son jiropriétaire dont la mort
Le Campo jusqu'à l'Iiori/.on,
serait certaine s'il ne prenait pas cette précaution. J'aime mieux avoir l'air de croire la chose sur parole que de l'expérimenter.
Vm aval du Hesplendor nouvel arrêt. Un homme avec un seau ne suffît pas pour étancher l'eau qui entre dans notre canot. Nous n'avons plus d'étoupe, on calfate avec de vieux linges et de vieux pantalons.
D'aval de la eachoeira Resplendor, nous allons en amont de la caehoeira Jaearé en douze minutes. Je goûte fort (>t je comprends à mer\eille cette Caçon de vovager.
A la caehoeira Jaearc, nous passons toujours sur le pédral rive gauche. Le saul de celte caehoeira n'a plus la saisissante beauté que nous avions rcmar(|U('c en moulant.
VOYAGE AU CIMINA.
Ul
Nous campons (Ml amont de la cachoeira r\ioiencià, noLrefanot est déjà en aval.
[.e lendemain, dès 5 heures et demie, mes matelots sont partis chacun avec une charge. Il y a des jours où ils sont dispos pour le travail et d'autres où leur paresse est sans égale.
En aval, nous calfatons encore .kmninlia. ^Malgré nos efforts pour la mettre en état, elle laisse pénétrer l'eau qu'un homme est sans cesse occupée à étancher.
Nous faisons croisières devant d'énormes bancs de pierres en allant sans
(InrliihiliDii^, ihiiis 11- C.uiiuu.
cesse d'une ri\e à l'aulre. Il n'y a pas un seul canal. Noire pau\re caiiol passe encore sur ces pierres, mais nous craignons qu'il nous laisse en route. C'est qu'aussi, il a été à une rude épreuve dans ces torrents secs que je viens de visiter.
Il fait tellement nuit quand nous arrivons au campement que mes gens n'ont pu aller chercher du bois. Nous dormons dans l'obscurité jusqu'à ce que la lime se lève; alors nous avons une belle clarté argentée qui remplace a\antageusement notre feu.
Nous nous ré^eillons a^e(■ un ciel gris (>t une pluie fine. Malgré ce temps d'hiver, nous nous mettons en loute et nous arrivons poiu' déjeuner à l'cm1)ouclune de rigai'a|K' Poanna.
IIS VOYAGE AU r.l MINA.
JcuiAi'i; PoANNA. — C.et igarapé est en ce momeiil le centre |)riii('i|)al des Indiens Piànocotos et ee sera bienlôt le seul, l.e a ienx tamouclii, avec lecjncl on verra ma rencontre an chapitre XI de ce volume, m'a dit cjuil voulait aller avec les Indiens de la Poanna, parce que clans le Paru la maladie les tue tous.
Pourtant les Piânocotôs ne devraient pas aimer l'igarapé Poanna qui leur fut funeste il y a environ vingt-cinq ans; ce petit ruisseau a son histoire sanglante.
Lorsque les Mucambeiros, les esclaves marrons, s'enfuirent des bords de l'Amazone, (juelques-uns de ceux qui remontèrent le Cumiiià s'établirent dans ligarapé de la Poanna, à quelques heures de l'embouchure. Les nouveaux arrivés se mirent en relations d'amitié avec les Indiens Piànocotos qui, depuis longtemps, étaient installés dans les mêmes parages.
Ces nègres sortant de l'esclavage ne rè\èrent que d'avoir des esclaves à leur tour, el les Indiens Piânocotôs paraissaient désignés pour cela. L'un de ces Mucaml)eiros fit une installation assez grande sans travailler beaucoup; il pénétra dans la maloca et emmena de force quelques jeunes Indiennes : c'est ainsi qu'il eut des esclaves, douces esclaves d un maître féroce et sanguinaire. Elles obéirent sous la menace constante des coups de corde, et, lor.sque leur travail ne paraissait pas suffisant, le Mucambeiro les châtiait avec une barbarie inouïe ; il leur infligeait des châtiments divers où se montrait toute la monstrueuse férocité d'un primate vindicatif, sans intelligence, sans moralité, sans conscience. Les malheureuses, terrorisées, peinaient plus qu'elle ne pouvaient et, si le labeur fourni était jugé satisfaisant, elles échappaient à l'inhumanité cruelle de la brute qui les dominait et qui se contentait alors de les envoyer dormir sur la tei-re humide, les pieds dans les ceps, pour qu'elles ne puissent s'échapper pendant la nuit.
Les Indiens, ayant enfin appris les mauvais traitements infligés aux femmes piânocotôs, s'émurent des souffrances qu'elles enduraient, ils voulurent les ramener à la maloca ; le nègre, qui perdait à ce compte, déclara qu'il n'entendait point remettre ses esclaves el refusa nettement de les laisseï' partir.
Pendant la nuit, les Indiens vinrent délivrer les malheureuses |)risonnières.
VOYAGE AU eu MINA. 110
Le iici;te les reprit et dut les reprendre souvent, car à chaque (bis elles lui échappaient. Pour meltre fin à cette chasse à l'esclave, les Indiens juslemenl furieux coupèrent la tète au nègre.
Mais l'histoire ne linit pas là. Les antres nègres résolurent de venger leur paient. Ils usèrent de ruse. Us allèrent plusieurs fois visiter les Indiens et leur déclarèrent qu'ils les approuvaient d'avoir donné la mort au méchant de leur tribu dont les agissements barbares n'étaient pas excusables. Ils leur firent des cadeaux et endormirent leur méfiance.
(l'est alors qu'ils les invitèrent à une partie de pèche dans la grande rivière, les Indiens s'y rendirent en grand nombre : hommes, femmes cl enfanls. Le lieu du rendez-vous était à la petite ile sablonneuse appelée ilh<t do Carafon, (hiand tous furent réunis, les Mucambeiros se retirèrent uw |)eu de la rive dans leurs canots en emmenant les ubas des Indicjis qui se trouvèrent ainsi dans l'impossibilité de s'échapper. Ils tirèrent sur leurs |)risonniers avec dn gros plomb (jui décima ces malheureux sans défense, ensuite ils accostèrent pour achever les blessés avec leurs sabres d abatis, les cadavres furent laissés en pâture aux urubus.
Après ce bel exploit, les Mucambeiros ne se sentirent plus en sûreté. Us descendirent la rivière et allèrent s'établir à S. Antonio, Livramenlo, Jawarv, Formigal, Urueuri et Macaeo.
Et c'est dans cet igarapé Poanna que |e vais maintenant à la recherche des Indiens Piânoeotôs. Il se pourrait bien que je pavasse pour les Mucambeiros, tout homme habillé est pour eux un ennemi, ils se souviennent certainement et la générosité est un sentiment qui doit leur être inconnu. Je remonte l'igarapé, il mesure à son embouchure '\-i mètres. Sa profondeur est très variable, nous avons quelquefois seulement lo centimètres d'eau, puis ensuite des fosses de 5 à 6 mèti-es.
Nous rencontrons des campements de chasse et de pèche, ce sont généralement une ou deux barracas mal faites et sales. Ces campements ont l'air d'être très fréquentés, les Piânoeotôs ne sont probablement pas loin de la bouche, .le les rencontrerai peut-être demain it je resterai chez eux le temps de faire faire de la cassave, puis je retournerai, car cet igarapé ne mérite pas d'être remonté pendant l'été.
l'20 VOYAGE AU CUMINÂ.
Samedi^ ■i\ juillet. — Nous nous réveillons tous en yreloUanI, la Poanna est froide et humide, tous nos vêtements sont moites ; j'envoie Eslève faire sécher ma blouse et mon pantalon.
Nous allons dans cette Poanna avec acharnement. Voilà que nous n'avons plus de cassave. Il faut absolument que nous rencontrions les Piânocotôs, autrement nous aurons plus de vingt jours à passer avec la faim.
Nous trouvons une grande quantité d'arbres tombés barrant la rivière, nous sommes obligés de les couper à la hache, ce qui retarde notre voyage. Pour quelques-uns d'entre eux l'ouvrage est déjà fait et assez récemment. Cela donne du courage à mes gens. Cette trace certaine du voisinage des Indiens nous met sur nos gardes, à chaque instant nous nous attendons à les voir surgir.
Il ne se passe pas cinq minutes sans que nous ayons à couper de gros arbres, mes matelots sont devenus bûcherons. Ce ruisseau a des difficultés de naviga- tion imprévues avec les arbres qui l'encombrent et le sai)le qui fait également barrage. Je fais creuser un canal dans le lit de la rivière; mes hommes abordent et exécutent courageusement ce nouveau travail, ils ont vite ouvert avec leurs rames un chemin pour notre canot.
2.1 juillet. — A notre réveil une surprise agréable nous arrive : une légère crue dans l'Igarapé nous permet d'aller plus rapidement.
A 8 heures, nous rencontrons dans un petit ruisseau, rive gauche, neul pirogues indiennes toutes en très mauvais état, puis nous découvrons un sentier, la proche demeure des Piânocotôs s'accuse de plus en plus.
Nous allons dans ce sentier et, après un quart d'heure de marche, nous arrivons à une capuera très petite où il ne reste que quelques pieds de canne à sucre. Nous cherchons en vain un chemin, une issue quelconque, il n'y a rien, pas même l'ombre d'une trace.
Nous retournons tristement à notre canot et nous poursuivons en amont. Nous faisons environ trois kilomètres et nous trouvons un autre sentier, rive droite. Ce nouvel espoir est suivi d'une nouvelle déception.
Nous marchons pendant près de cinq kilomètres dans une direction S.-E. Nous arrivons à un abatis où il y a du manioc, des bananes, des cajùs, des ananas, des patates, des l'égames, du roueou, du piment, de tout un peu, niais
VOYAGE AU CIMINA. Itil
(le chaque chose en très petite quantité : il n'y aurait pas assez pour le repas (l'ime seule famille.
De retour à notre canot, nous voguons en amont avec des didieultés toujours croissantes. A 3 heures de l'après-midi, il nous est impossible d'avancer davantage, la circulation nous est interdite de toutes façons. ÎNous rebrous- sons chemin sans avoii' vu les Indiens et sans avoir trouvé des vivres.
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Mes m,Ttelots ne parlent que d'idler piller la roça que nous avons vue cl il faut toute l'influence que j'ai sur eux pour les en empêcher.
■i\ jiLillct . — Nous descendons l'igarapé qui est complètement à sec.
.le suis très ennuyée de ne pas avoir vu les Indiens Pi;inocot(')s, car je les sais très près de moi et ils me seraient utiles. Peut-être, cachés sur les rives, sur- veillent-ils nos mouvements? Je ne puis à leur sujet que faire des suppositions.
Mes matelots ont travaille avec une admirable ardeur. .T'aurais désiré sortir de cet igarapé aujourd'hui, mais mon projet est irréalisable : notre canot fait
\-n VOYAGE AU CUMIXA.
Iroi) d'eau vi la rivière est prescjiie iiifranehissahle. Il sérail iin|)rii(l('nt el flangcreiiv de voyager de nuit.
a'i juillrt. — 'Nous soi-tons eiiliii de la l'oanna. Il en est grand tem|)-;, noire canot n'en peut pins. \\ menace à chaque instant d'aller au fond. \ ile nous accostons dès que nous pénétrons dans la grande rivière. L'embarcation est prestement déchargée et mes hommes finissent à peine d'enlever les derniers bagages que Jtxinin/ia^ fatiguée, épuisée, va s'asseoir tranquillement, paisi- blement, sans faire de remous. Elle enfonce lentement, elle a de l'eaa jusqu'aux eslivas, puis jusqu'aux l)ancs, |)uis les bordages disparaissent, enfin nous ne voyons jilus qu'une masse noire siu' le fond de sable jaune d'or de la rivière. C'est comme l'anéantissement d'un être vaincu par la souffrance, ])ris('' par le travail, aspirant au repos ('■lernel, à « ral)ime insondable et sans grève. ->
Maintenant il faut aviser. Kstève, Chico et José Aont abattre un balata pour faire des planches, Martinho et (iuilhermo vont chercher du brai et de l'étoupe, •Toào va chasser; moi, je reste au campement. .Te garde les bagages car il faut veiller : si les Indiens nous guettent, ils sauraient certainement mettre notre alisence à jjrofit, et je suis convaincue cpiils sont près de la rive et qu'ils nous ont vus.
L'n premier Jialala est aliattu, mais il a < pris le veut », il faut en abattre un second. Quand on abat un arbre, il y a quelques précautions à prendre: il faut d'abord choisir l'endroit où il peut tomber, faire ensuite attention qu'il ne soit retenu par un autre arbre qui, s'il était trop gros, devrait être abattu à son tour; veiller à ce qu'il ne soit pas retenu par de grosses lianes, à ce que ses branches ne l'emportent pas d'un autre côté. Malgré toutes ces précautions, si au moment de la chute le moindre coup de vent survient, l'arbre dévie, et c'est alors un sauve-qui-peut général. En tombant, l'arbre se fend quelquefois jusqu'au milieu, il a « pris vent», on est obligé de recommencer.
Martinho el Guilhermo reviennent avec du brai en abondance, .Toào ra|)porte un hocco et un agouti qui sont les bienvenus.
C'est aujourd'hui le dernier jour de farine, il n'y eu a plus, c'csl lini. l^e spectacle est surprenant. Que l'on se figure six hommes joyeux sur une plage rocheuse, alors qu'ils n'oni ni farine, ni viande, alors que leur nourriture se i('>(iuil a un peu de |)oisson que ÏMartinlio fait boucaner, avec la perspective <lc
VOYAGE AU G r M IN A. 125
soiill'iir (le la faim pendant une di/aine de jours au moins, s;nis qu'une pensée anièro \icnne troubler leur qiiiélutle d'un instant, el l'on aura l'idée de noire situation. N'avoir 'pas de souci du lendemain est mie i|ualité maltresse de la race nègre.
Comme je me lamente de n'avoir rien à leur doiuier à manger, (iliieo me dit en riant qu'il ne fout pas m'eniuiver, qu'il travaillera juscpiau bas de la rivière sans avoir de forine. Les autres répètent la même chose, .le me sens heureuse d'être entourée de si hraves garçons.
JiHiniiiliu remise à neuf se met de nouveau en roule le :jG, à midi. Nous allons au milieu de la rivière, presque à rétiage,sous un soleil brûlant. Quelcpie- fois, pour avoir un peu d'ombre, nous longeons les rives. Alors un vent froid me fait frissonner, vent glacé qui sort des profondeurs sombres du grand bois, A eut chargé de toutes les puanteurs des marécages qui bordent les rives, vent de fièvre qui m'envahit d'une vague tristesse. Combien je préfère le soleil avec sa brutale chaleur !
2'è juillet. — Nous descendons celte monotone rivière sans incidents et sans accidents, mes gens se couchent presque sans avoir dine, ils se réveillent joyeux quand même, ils sont étonnants.
A la eachoeira do Torino, la rive droite oii nous étions passés en niontanl est complètement à sec. 11 nous faut suivre le canal rive gauche; ce canal est [)érilleux, ce sont des « montagnes russes » avec en plus le |)iment du tianger, nous faisons une folle descente. Avec cette allure, nous serions vite au campe- ment d'en bas des cachoeii'as oii nous avons des vivres.
La eachoeira da Rampa est traversée à la corde la poupe en avant. La rampe est d'un plus bel effet (|u'à la montée parce que l'eau est très basse. Maigre cela je ne crois })as devoir la photographiera nouveau, je suis d'ailleurs à court de plaques.
A la eachoeira do Armazem, nous passons, rive gauche, dans un canal (|ui est assez bon mainlenant que les eaux ont baissé.
En aval de la eachoeira do Armazem, sur la rive droite, entre les collines et s'étendant sur la rivière, une e|)aisse finiiée me rend soucieuse. Don vienl colle fumée?
y aiuaitil lies campos deri'ière ces collines, ou bien scrail-ec des
l;.'4 VOYAGE AL f.L MINA.
Indiens briilanl un iibalis? Je ne [juis avoir que des conjectures et je n'ai |)as les moyens de nie rassurei* sur l'objet de mon inquiétude.
La cachoeira do Séverino est toujours la même, l'eau ne s'y est point frayée un canal depuis notre passage. Kien de surprenant à cela, car elle est habituée à s'écouler sous ces énormes pierres depuis la séparation des terres et des eaux, depuis des milliers d'années.
Le poisson est aussi contre nous, il ne mord [)as, notre situation s'aggrave. Mes gens dînent de castanhas. Quant à moi, je suis mon régime; débilitant et nuisible à la santé de bien des personnes comme il l'est à la mienne, ce régime consiste à ne prendre tous les soirs qu'une tasse de thé sans sucre : ce n'est pas excellent, mais on s'y habitue.
A la cachoeira da Tracuà, nous nous dirigeons toujours par le même canal, rive droite, nous devons décharger le canot, la cachoeira est à sec.
En amont de la cachoeira da Torre, Joâo tue un tapir. Une grande joie règne dans le canot, mon monde devient suliilemcnt phis ])avard, on dirait des per- roquets qui jacassent.
La cachoeira da Piraraia nous réservait iine tlésagréable surprise. Nous sui- vons le même canal, le canot est vide, bien entendu; malgré toutes les précau- tions prises par mes gens, notre embarcation liât sur une pierre, s'ouvre à la proue, le bordage de bâbord est brisé et JoaiùiiJui s'enfonce. Elle est immé- diatement renflouée, pour la réparer, nous nous arrêtons en aval de laPirarara.
Je ne puis me lasser de redire combien est étonnante et extraordinaire la faculté qui permet à mes hommes de manger vingt-quatre heures sur vingt- quatre sans être incommodés : leurs ventres deviennent doubles en volume, leurs pantalons ne peuvent plus boutonner, leurs ceintures sont au dernier cran, et ils n'ont pas d'indigestion.
Joâo, Estève et Chico réparent le canot, José fait la cuisine, Martinho fabrique des chandelles avec de l'étoupe qu'il trempe dans du brai, Guilhermo porte mon appareil photographique, et je vais prendre la cachoeira da Pirarara. Dans mon rôle de photographe, je suis vraiment bien, il paraîtrait que j'ai la vocation, car enlin, marcher pendant plus d'une heure, pieds nus, sur des pierres brûlantes pour reproduire une cachoeira, c'est avoir le feu sacré. Il est vrai que ces pierres sont jolies, (li\ inement travaillées; on dirait de véritables
VdYACE AL CL.MINA. 12^)
j)oiiitcs d'aiguilles, et elles me mellenl les pieds en sang, il y a une certaine volupté à souftrir quand ou est a la leelierehe de l'inconnu.
Nous passons, sans décharger, la caclioeira do Prato, mais, à la caclioeira do Ketiro, mes matelots font à nouveau leur longue trotte sur le pédral brûlant. Pendant qu'ils déchargent et qu'ils descendent le canot, je suis au milieu des pierres, dans une véritable fournaise, sans un arbre (jui m'al)rile, sans
.Montagne eutièiemi'ul couverte d'herhcs.
un renfoncement de pierre qui me donne l'illusion de rouil)re.
Les grosses pierres de cette rivière ne sont que des conglomérats, chaque pierre est revêtue à sa surface d'une croûte noire un peu dure, mais, une fois cette croûte brisée, la pierre est de couleur ocre jaune, et s'effrite avec la plus grande facilité.
La caclioeira do Varadourosinho est encore plus ennuyeuse qu'à la montée, où elle nous a donné énormément de peine. Le chemin que nous avions pris est à sec. Nous en cherchons un autre. ( hiel chemin ! Entre des bancs de pierres
rjfi VOYAdE AU C.U.MINA.
aux formes bizarres, le canot passe, tantôt dans l'eau, lanlùt au-dessus d'énormes blocs qui barrent complètement le eanal, la coque de notre canot semble avoir été limée avec une râpe gigantesque.
Mes gens ont un entrain admirable, leur endurance dépasse mon attente. Chico et José ont les pieds coupés profondément, ils ont enveloppé leurs bles- sures avec de vieux chiffons, et ils vont sur les pierres aiguës, portant leur charge comme les autres, sans se plaindre, sans paraître mécontents de leur sort.
Les travessôes do Belliscào et la cachoeira do S. Nicolaù sont descendus sans accidents, mais, à la cachoeira do Mel, où la baisse de l'eau a été considé- rable, Joaidnlia est complètement décalfatée et naufrage à nouveau. Nous n'avons que juste le temps de sauver l'appareil photographique et les plaques; tout le reste est inondé.
Nous campons dans une île de la cachoeira do 31el, je fais faire un grand feu et chacun en approche son hamac, son moustiquaire et sa couverture, ce qui, en ce moment, constitue tout notre avoir: Nos vêtements sont complète- ment usés, José est à son dernier pantalon, auquel man(jue une très grande par- lie du fond. Chico ne sait quel nom donner à la loque qu'il a sur lui et <[ui tombe en lambeaux sur ses malheureuses jambes très maigres et très laides. Le pauvre Clhiquinho, qui d habitude dépense tout son argent pour avoir de jolis habits, ne peut en ce moment poser pour le l)eau garçon. Estève recoud trois ou quatre fois par jour de véritables haillons, et moi, je suis sans chaussures. Sans bas, avec des vêtements qui ont passé du noir au vert jaune, faisant d'affreuses grimaces lorsque je dois marcher, je ressemble à un bandit dont les affaires iraient mal.
i" août. — Après une bonne journée, nous nous reposons en face de l'em- bouchiu'e de la Pénécura. J'éprouve beaucoup tle peine à laisser cette rivière sans y pénétrer, car mon envie de rencontrer les Indiens Piànocolôs de la Poanna est toujours aussi vivacc. Je sei'ais disj)osée à courir de nouvelles aven- tures pour arri\er à la réalisation de mou désir, mais je me résous à abandon- nei' ce projet, la nécessité de m'approvisionuer prime tout le reste.
Depuis quelque temps, Guilhermo ne parle pas. Pendant le jour, il se tient très près de moi, le plus près qu'il lui est possible; la nuit, il se couche par
V0YA(;R au CIMIXA. 127
terre, encore près de mon moiisliqiKiire. Je n'v avais |)as fait alteiilion^ car, en dehors du service, mes gens s'arrangent à leur guise, je ne me |)réoccn|ie pas de leurs dispositions ni de leurs besoins personnels.
(l'est que Guilhermo a peur, et il \ient clieiï^lier nn lefnge à mes cotes; je fmis par connaître la cause de son ellroi.
Joào est capataz. En ce moment, il est \rai, son emploi est une sini'cure, puisqu'il n'y a pas de vivres à distribuer. Ola n'empêche pas que ses fonctions le placent un peu au-dessus des autres. Comme il est très orgueilleux, il n'admet pas que ses compagnons le traitent en camarade. Guilhermo lui avant fait remarquer qu'il n'est pas plus que les autres, que Madame n'avait pom- per- sonne de considération particulière, Joào a été très fi-oissé dans son amour- propre et lui a promis de lui apprendre à parler, ^ussi, depuis, Guilhermo ne me quitte pas, et voilà pourquoi ce bavard est devenu silencieux, pourcpioi cet être malfaisant est provisoirement pacifique.
Nous descendons, sans décharger, la cachoeira doCajual, très forte à la mon- tée, aujourd'hui à sec ou à peu près.
Mes matelots rament aACC une ardeur sans pareille, car ils savent que demain ils auront de la farine, du tabac, du tafia, s'ils arrivent aujourd'hui en amont (In sentier de la cachoeira do Inferno.
Aussi, rien ne les arrête, c'est du vertige, nous volons, nous franchissons les travessôes de Molongo sans les voir, puis ceuv d'amont do Inferno; ils vont, ils marchent, ils courent sur le pédral, el, à > heures, nous sommes en amont du sentier. Sans se reposer, ils prennentle petilcanot sur leurs épaules et dispa- raissent au pas de course dans la profondeur sombre de la forêt. Si je ne les retenais, ils partiraient maigre la nuit au milieu des cachoeiras, où certainement ils périraient.
3 août. — A G heures du matin, nous sommes tous prêts, .loaniitltd reste ici avec les bagages. T>es éclopés vont par eau dans le petit canot. Joào prend le sentier et va en avant pour faire la cuisine et m'envover des chaussures. Estève Martinho et moi, nous suivons I'estrada que Guilhermo a fait avec une bous- sole. Je vais en lever le plan.
Je m'aperçois bien vite que rnsTRAD^^ de Guilhermo est aussi de travers que son esprit. Ce. n'est ni un f.stiuda, ni im sentier, c'est une trace de chasse
l'iS
VOYAGE AT HUM IN A.
allant dans lonles les directions. Pour en (aire le lev('', il me faudrait deux jours, et j'ai l'aim, et je suis faillie, et mes vivres ne sont qu'à quelques heures d'ici. Te remets ma boussole dans ma poche, en disant : ' Mes enfants, en route, et bon pas! )>
Avec ses grandes jambes Marlinho va devant en éclaireur, il court comme un lièvre, je le suis non sans m'asseoir plusieurs fois. Estève ferme la marche. T.e chemin que nous suivons est indescriptible : nous montons, nous descen- dons, nous Iraversons cinc| igarapés dont deux sont secs. Brusquement, à ente
,ln|)0,laIl^ \v M.liii])
de nous, retentissent des coups de fusil : c'est \ntonio qui m'apporte des chaussures. Il est fou, il saute, il danse, il rit, il |)leure, il commence vingt histoires et il n'en finit |)as une seule. Encore un igai-apé, celui de laflarnauba, et nous sommes au